Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/217

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prisonnier pouvait voir tout ce qui s’y passait. « Je dis la pure vérité, ajoute M. Lansdell par forme de conclusion, en affirmant que, si j’avais le malheur d’être condamné à la prison pour la vie et qu’on me permît d’opter entre Millbank à Londres ou la cellule du juif à Kara, je choisirais sans hésiter la cellule du juif. »

En Angleterre comme partout ailleurs, il y a des hommes très entêtés de leurs préventions, peu disposés à en démordre ; ils croient fortement tout ce qu’ils croient, et on les désoblige en les engageant à décroire. Ces amis des histoires reçues ont insinué que M. Lansdell s’était laissé séduire par les grâces dangereuses des colonels russes, qu’il était trop naïf pour avoir su deviner la main de fer sous le gant de velours. Il s’est déclaré prêt à disputer contre tout venant, pourvu que ses adversaires lui opposassent des noms, des faits, des dates, sans se réfugier dans de vagues allégations. Son défi n’a pas été relevé. Il nous en coûte peu, pour notre part, de lui donner raison. Il ne faut pas croire trop facilement aux cruautés inutiles. Qu’un roitelet cafre fesse couper dix mille têtes pour le seul plaisir de les couper, qu’un Caligula noir s’amuse à torturer ses prisonniers pour le seul agrément de les voir souffrir, on peut tout attendre de leur imbécile férocité. Mais chez les peuples civilisés les Caligula sont rares, l’intérêt bien entendu tempère les instincts vindicatifs, haineux ou farouches. Que gagneraient les Russes à torturer leurs déportés en Sibérie, à hâter leur fin par des sévices, par des recherches de cruauté ? Ne leur servent-ils pas de colons ? Ne leur sont-ils pas nécessaires pour exploiter les richesses minérales de cette immense province qui manque d’habitans ? A moins d’être un idiot, on ménage ses outils. Tel charretier qui brutalise un cheval qui n’est pas à lui le traiterait avec plus d’égards s’il en devenait propriétaire.

M. Lansdell ne prétend pas qu’il ait tout vu ni que les directeurs de colonies pénales soient tous des anges. Il nous peint le colonel Kononovich comme un homme fort intelligent, de mœurs douces, animé d’excellentes intentions, conciliant les sévérités de sa charge avec les lois de l’humanité. Mais il nous parle aussi d’un certain Rotsguildief, qui gouvernait jadis les convicts de Nertscninsk et ne les condamnait pas à recevoir tant de coups de fouet, mais à user sur leur dos dix ou quinze livres de verges. Il y a en Sibérie des Rotsguildief et des Kononovich, et sûrement on y trouve aussi des directeurs qui ne sont ni très humains ni très féroces, mais qui par bonheur sont corruptibles ; la corruption est quelquefois une garantie. On raconte que le fouetteur public de Moscou était si habile dans le maniement de son knout qu’il pouvait à volonté d’un seul coup de lanière couper en deux une cigarette posée contre une fenêtre, sans casser la-vitre, ou briser une planche épaisse d’un pouce et, par conséquent, la colonne vertébrale