Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/219

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ses lendemains. Il a souvent l’humeur glissante, le désir infini et une imagination orientale, qui ne se refuse rien. M. Lansdell nous rapporte, sur la foi d’un témoin oculaire, que quand le mineur russe qui n’est pas un forçat, mais qui s’est engagé librement au service d’une société ou d’un particulier, vient de toucher son salaire, montant à 40 ou 50 livres sterling, il se livre à toute sorte d’extravagances. Celui-ci lie partie avec une fille publique, l’habille de velours et de satin ; au bout de huit jours, n’ayant plus rien, il lui arrache ses vêtemens de dessus le dos pour se procurer de quoi boire. Un autre achète une douzaine de bouteilles de vin de Champagne, les range en file, s’amuse à les briser à coups de pierre. Un troisième fait emplette d’une pièce de cotonnade, qu’il étale dans la boue du chemin et foule d’un pied superbe, tandis qu’un quatrième attelle à sa téléga ceux de ses compagnons qui ont vidé leur tirelire et goûte le suprême bonheur de se faire traîner par des êtres humains. Durant quelques heures on se croit tsar, sultan, calife, Haroun-al-Raschid, après quoi on se réveille ; mais le rêve était beau, c’est autant de pris sur les misères de la vie.

Seulement il se trouve quelquefois que pendant qu’on rêvait, on a commis quelque action fâcheuse dont il faut rendre compte après avoir reprisses sens. C’est une histoire connue qu’un paysan russe, passant dans sa charrette sur une grande route, aperçut un voyageur, recru de fatigue, qui s’était assis dans le fossé. Par un mouvement d’obligeante sympathie, il lui offre une place, le fait monter. L’imprudent voyageur lui laisse voir son or, un désir sauvage s’allume dans le cœur du charitable moujik : il tue l’homme, il le dépouille. Devant le tribunal, son avocat le défendit de son mieux ; il l’interrompait en s’écriant : « J’ai tué, tuez-moi ! Je ne sais comment cela s’est fait. » Les hommes doués d’une imagination vive et sujets aux entraînemens commettent des crimes sans trop savoir ce qui leur arrive, cela s’appelle faire un malheur, et voilà pourquoi, en Russie, les innocens ont une indulgence naturelle pour les crimes des autres. Les tentations sont si fortes ! la chair est si faible !

Il ressort de bien des faits rapportés par M. Lansdell que les criminels jouissent en Russie de grâces d’état qui leur sont refusées ailleurs ; nous n’en voulons citer que deux. Dans la Sibérie orientale, aux environs des mines, le paysan dépose la nuit sur le rebord de sa fenêtre un peu de nourriture destinée aux forçats évadés qui viendraient rôder autour de sa cabane, et, d’autre part, les directeurs des prisons ne méprisent pas assez les meurtriers et les larrons confiés à leurs soins pour leur interdire de se donner un gouvernement. Chaque chambrée de prisonniers élit ses starostas, ou anciens, chargés de recueillir les aumônes, de payer et de corrompre les employés subalternes, d’en obtenir quelques menues faveurs. Ils sont les banquiers,