Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/243

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jusqu’ici impuissans. Le chef du cabinet, interrogé récemment, n’a point cherché à déguiser la gravité de la situation ; il est convenu avec une virile sincérité de son insuccès, de tout ce qu’il y avait d’inquiétant dans l’état de l’Irlande, sans dissimuler qu’on se trouvait en présence non d’un mouvement politique, mais d’un mouvement social, et il a repris pour son compte le mot que le duc de Wellington disait autrefois à George IV : « En face d’une révolution qui s’attaque au principe des fermages, les moyens d’action du gouvernement d’un pays libre sont bien vite épuisés. » Le premier ministre, en avouant l’impuissance des lois votées jusqu’ici, a promis de nouvelles mesures. Au fond, on le voit, M. Gladstone se sent obsédé de ce fantôme irlandais. Il est d’autant plus embarrassé que, s’il est à peu près certain d’avoir l’appui de tous les partis pour la répression matérielle des désordres, des séditions qui pourraient éclater, il n’est rien moins qu’assuré de trouver un concours décisif pour l’exécution de mesures qu’il va proposer au parlement.

La situation est singulièrement compliquée et d’un instant à l’autre elle peut être précaire. D’un côté, le système du gouvernement à l’égard de l’Irlande n’a pas laissé jusqu’ici de provoquer des divisions dans la majorité qui peut se dissoudre à l’improviste, dans l’opinion elle-même, qui paraît un peu ébranlée. D’un autre côté, les adversaires du cabinet, les tories, ont saisi aussitôt l’occasion de prendre le gouvernement en flagrant délit d’impuissance et de confusion ; ils ont déjà ouvert la campagne. Dans des meetings qui ont eu lieu récemment à Liverpool, le chef du parti conservateur dans la chambre des lords, le marquis de Salisbury, s’est fait le promoteur d’une politique singulièrement hasardeuse qui dépasserait en radicalisme tout ce qui a été inscrit dans le « Land-Act. » Lord Salisbury a repris une idée qui a été déjà émise par l’ancien premier lord de l’amirauté dans le ministère Beaconsfield, M. Smith, qui ne tendrait à rien moins qu’à réaliser une complète révolution sociale en Irlande, à constituer la petite propriété foncière par le rachat aux landlords et par l’attribution des terres aux fermiers. Comment s’accomplirait le rachat ? Sous quelle forme serait-il garanti ? Quel profit pratique en retirerait la population irlandaise ? Voilà bien des questions qui s’élèvent à la fois ! Le projet de lord Salisbury est certainement tout ce qui s’est produit de plus hardi, et il est étrange qu’une telle proposition vienne du torysme, à moins que ce ne soit une simple tactique contre le cabinet. Dans tous les cas, c’est le signe d’une vigoureuse rentrée en campagne des conservateurs anglais et des difficultés auxquelles peut s’attendre M. Gladstone dans cette œuvre de la pacification de l’Irlande qui est destinée sans doute à user plus d’un ministère avant de devenir une réalité.


CH. DE MAZADE.