Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/248

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Lambert et moi, nous avons vu le jour se lever quand nous pensions qu’il était à peine onze heures du soir. Pour Lambert, parler était un besoin ; pour moi, écouter était une jouissance ; nous étions donc faits pour nous entendre et nous nous entendions bien. Il avait conservé pour Enfantin, pour Le Père, une vénération qui ressemblait à de l’idolâtrie. Il parlait de lui comme un dévot parle de son dieu. Il m’avait raconté les leçons dans la rue de Monsigny, les prédications dans la salle Taitbout, le schisme qui avait séparé les disciples, la retraite de Ménilmontant, le procès où lui-même avait porté la parole, ainsi que Charles Duveyrier et Michel Chevalier, l’emprisonnement du Père, le départ pour l’Égypte et ce qu’il appelait la dispersion des apôtres. La tête couverte d’un tarbouch, son beau regard fixé sur celui de son interlocuteur, le sourire aux lèvres, roulant un chapelet entre ses doigts, il ressemblait à un joghi racontant les avataras de Vishnou.

Prosper Enfantin habitait Lyon, où il était retenu par ses fonctions d’administrateur du chemin de fer de Paris à la Méditerranée, mais il venait souvent passer quelques jours dans son petit appartement du boulevard Poissonnière, et c’était fête pour ses disciples. J’avais exprimé le désir de lui être présenté pendant un de ces courts voyages, et Lambert m’avait répondu : « Le Père vous connaît, car je lui ai parlé de vous ; lorsqu’il jugera que l’heure est venue de vous faire entendre lui-même sa parole, il vous appellera. » L’heure vint le 24 février 1858. Enfantin ne me dit pas : « Laisse là tes filets et suis-moi, » mais il m’écrivit : « Faites-moi donc le plaisir de venir m’apprendre pourquoi je ne vous connais pas encore. Nous déjeunons tous les jours au cabaret à dix heures et demie ; venez me prendre chez moi, au moins je vous serrerai la main. » Je fus exact. Ma curiosité était excitée. Dans les opinions que j’avais entendu émettre sur le chef du saint-simonisme, il n’y avait aucune mesure ; apôtre et prophète pour les uns, charlatan pour les autres ; admiré, adoré sans restriction par ceux-là, dénigré, vilipendé sans réserve par ceux-là ; il me semblait une énigme vivante que j’étais bien aise d’essayer de déchiffrer. Il me reçut avec cordialité comme un ami que l’on retrouve après une séparation et me dit selon l’invariable formule qu’il employait lorsqu’il s’agissait de ses disciples : « Les enfans de mes enfans sont mes enfans ! » Je m’attendais à voir une sorte d’Apollonius de Tyane, thaumaturge en redingote, parlant par aphorismes et prenant des attitudes. Rien de cela. Il était d’une bonhomie attrayante, et l’on voyait qu’il avait été d’une beauté olympienne. Il venait alors d’avoir cinquante-sept ans et il paraissait plus vieux que son âge. Son front d’une ampleur presque excessive et sillonné de rides, ses joues creuses, le tremblement qui agitait ses mains, une certaine lourdeur dans les mouvemens indiquaient