Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/249

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un homme fatigué d’avoir déjà parcouru la plus longue partie du chemin. Malgré le sans-façon de sa causerie, on devinait en lui, plutôt qu’il ne montrait, de la prétention à l’universalité. Sur toutes choses il avait des opinions arrêtées, dogmatiquement déduites, issues de principes déterminés et aboutissant à une conclusion conséquente ; qu’il parlât industrie, philosophie, peinture, cuisine et musique, il en était ainsi. Il avait ce qu’il nommait des idées circonférentielles, où tout fait nouveau trouvait sa place, où tout problème inconnu rencontrait sa solution. Dès lors, en lui, nul imprévu. Lorsqu’on l’avait pratiqué et étudié ; lorsque l’on connaissait son mode de raisonnement, dès que le point de départ d’une argumentation était fixé ; on apercevait le point d’arrivée. Vrai ou faux, son système, sa doctrine, comme l’on disait autour de lui, — n’avait rien d’aventureux ; tout s’y enchaînait dans les anneaux d’une logique solidement forgée ; mais en cela, comme en toute théorie philosophique, il fallait accepter le principe, sinon tout s’en allait en nuée.

Ses disciples lui témoignaient une déférence filiale : il les tutoyait tous, et nul d’entre eux ne le tutoyait, si ce n’est Louis Jourdan, qui avait été l’ami des mauvais jours. Il était réellement père de famille et, sans avoir à entrer ici dans d’inutiles détails, je puis dire qu’il n’a jamais ménagé sa bourse, ses avis, ses démarches pour ceux qu’il appelait ses enfans. Je l’ai beaucoup aimé, et je gardé pour sa mémoire une vénération sans alliage ; il connaissait les hommes et n’avait pas eu à m’approfondir pour constater en moi une indépendance rebelle à tout ce qui peut ressembler à une enrégimentation. S’il fallait choisir entre la vie du phalanstère ou l’existence de Siméon le Stylite, je monterais sans hésiter sur le pilier du solitaire. Enfantin me disait en souriant : « Tu seras toujours notre enfant, mais tu ne seras jamais notre disciple. » Sous cette forme, son affection m’était précieuse et j’aimais passionnément à causer avec lui. Dès qu’il parlait métaphysique et philosophie, des qu’il entrait dans l’explication du dogme saint-simonien, son langage, au premier abord, paraissait obscur, certaines expressions qui lui étaient familières et dont le sens était détourné de l’acception primitive donnaient à sa parole quelque chose de flottant. Il le sentait et disait à Lambert : « Je te charge de clarifier mon eau trouble. » Mais lorsque l’on s’était accoutumé à sa façon de dire, on pouvait l’écouter des heures entières sans se lasser. Certaines questions qui, selon lui, devaient être posées en première ligne dans la solution du problème social, n’étaient jamais agitées entre nous. Dés le début de nos relations, je lui avais dit que je n’entendais rien ni aux questions économiques, ni aux questions industrielles, ni aux questions financières ; que je voulais bien