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II

Nous avons dit que la conception nouvelle du monde, qui est la seule unité et le seul lien des différens groupes entre lesquels se divise l’école, la conception positive est une négation : nous aurions dû dire qu’elle est une double négation, ou plus exactement encore la résultante de deux éliminations successives. Elle est d’abord l’exclusion de l’idée religieuse et de la métaphysique ; mais elle est aussi bien, dans les programmes officiels, l’exclusion du matérialisme et de l’athéisme. — Ici se pose une grave question : cet état idéal d’un équilibre purement négatif est-il possible ? L’esprit humain peut-il s’y tenir longtemps, autrement que par un effort systématique et artificiel qui ne peut être que momentané ? N’oscillera-t-il pas nécessairement à droite ou à gauche, d’un côté ou de l’autre des deux affirmations opposées, ce qui prouverait au moins que cet état négatif est contraire à la nature humaine, à l’essence même et aux conditions de l’esprit ?

M. Littré se montre très ferme, en théorie, dans cette résolution de se tenir à égale distance des affirmations contraires, de ne dogmatiser ni pour ni contre les réalités invisibles, ni pour ni contre l’essence des choses, de ne rien voir ni savoir au-delà des faits constatés et des lois démontrées, de se maintenir dans l’ordre des phénomènes physiques, seuls capables du caractère de positivité que réclame la doctrine. Son dogme constant est de ne rien affirmer, de ne rien nier au-delà de cette sphère que mesure strictement l’expérience sensible. Ses aphorismes à cet égard sont catégoriques, multipliés. Une des dernières pages qu’il ait écrites [1] mérite d’être citée pour la précision et la fermeté de ses déclarations. « Ne connaissant ni l’origine ni la fin des choses, il n’y a pas lieu pour nous de nier qu’il y ait quelque chose au-delà de cette origine et de cette fin (ceci est contre les matérialistes et les athées), pas plus qu’il n’y a lieu d’affirmer (ceci est contre les spiritualistes, les métaphysiciens et les théologiens). » La doctrine positive réserve la question suprême d’une intelligence divine, en ce sens qu’elle reconnaît être dans une ignorance absolue, comme du reste les sciences particulières qui sont ses affluens, de l’origine et de la fin des choses, ce qui implique nécessairement que, si elle ne nie pas une intelligence divine, elle ne l’affirme pas, demeurant parfaitement neutre entre la négation

  1. Transrationalisme. (Revue de philosophie positive, janvier 1880, passim. )