Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/355

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pas ; l’eût-il même aperçu qu’il n’aurait point consenti à déranger l’économie de son œuvre. Il fallait à ce métier un abatteur de bois, un de ces librettistes experts habitués aux coupes sombres et dont le talent consiste à jeter par terre la forêt pour mettre en lumière un certain arbre. Ici, l’arbre ou plutôt l’arbuste, s’appelait Mignon et, le terrain déblayé des richesses qui l’encombraient, on n’avait qu’à tendre la main aux personnages. L’opéra s’offrait à vous, Mignon d’abord, la plaintive Mignon, aux cantilènes mélancoliques, le joueur de harpe aux ritournelles monotones, ayant pour contraste la coquette Philine avec ses cavatines à roulades, et le sentimental Wilhelm, ténor léger ; puis comme figures humoristiques de second plan, Frédéric, l’amoureux des onze mille vierges, Laërte, le comédien frivole et bon enfant, tous modelés par Goethe d’une main plastique et par cela seul, très faciles à reproduire, à grouper dans un paysage et des situations d’opéra. Et quelle variété dans les chœurs ! des bohémiens acrobates et des comédiens ambulans ; la danse des œufs et le théâtre de Shakspeare ! que de piquans détails psychologiques : les charmes impérieux de Philine, le dévoûment silencieux de Mignon, Wilhelm combattu entre les deux et cédant de plus en plus à l’attrait de la donzelle jusqu’au moment que la passion étouffée de Mignon et sa jalousie éclatent ! Mais n’en disons pas davantage, car nous touchons à la frontière où le musicien prend congé du romancier et poursuit sa route à ses risques et périls.

« Il y a dans Whilelm Meister plus de tragédie que l’esprit de votre œuvre n’en comporte. » Cette critique de Schiller, dans sa correspondance avec Goethe, devait naturellement sauter aux yeux d’un poète d’opéra comique. Mignon, cette première fois du moins, ne mourut pas et la chose finit comme d’habitude par un mariage. Il est vrai que, de l’autre côté des Vosges, les professeurs d’esthétique en poussèrent les hauts cris ; pour M. Ambroise Thomas, peut-être n’eût-il pas demandé mieux que de rester fidèle au texte de Goethe. Convaincu que le public de l’Opéra-Comique n’admettrait jamais un dénoûment de tragédie comme la mort de Mignon, il eut un moment l’idée d’aller au Théâtre-Lyrique, mais il fallut se résigner à l’évidence et reconnaître l’incompatibilité d’une catastrophe finale avec le ton général de l’ouvrage ; mieux valait donc ne pas se démentir, et persévérant dans la couleur claire, écrire une exquise partition, toute française, un de ces opéras de conversation et de concert où la chanson fleurit, la romance soupire et l’air de bravoure secoue ses grelots, où, quand il y a lieu d’assombrir la situation, une phrase de prose instrumentale suffit, où des fragmens d’inspiration, des bouffées mélodiques, tout un assortiment miraculeux de lieds, de plaintes, de complaintes, de styriennes et de polonaises remplacent l’unité de style.