Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/413

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préméditation. Notre culture nous porte à tout simplifier, à ébrancher les bois pour y voir clair, à y tracer des routes qui aillent tout droit ; aussi avons-nous beaucoup de parcs et point de forêts vierges. Pour composer une figure, il nous suffit d’un seul trait, un vice ou une passion, tout le reste nous paraît de trop. Sainte-Beuve était plus curieux, il demandait bien des choses avant de juger un homme : quel est son régime, sa façon de vivre journellement ; s’il est riche ou pauvre, ce qu’il pense en religion, comment il est affecté du spectacle de la nature, comment il se comporte sur l’article d’argent, sur le chapitre des femmes. Ce dernier chapitre est le seul qui intéresse nos romanciers (nous ne disons pas tous). M. Salvalore Farina nous paraît avoir toutes les curiosités de Sainte-Beuve et beaucoup d’autres encore : les personnages de son invention ont des idées qui les mènent ; c’est par là qu’ils nous frappent au premier regard.

Cela s’explique aisément, du reste : la plupart des humoristes furent des hommes d’étude et de méditation. M. Farina ne fait pas exception à la règle. Né à Sorso (île de Sardaigne) en 1846, fils d’un magistrat qui fut procureur-général à Milan et qui est maintenant à la retraite, il étudia sérieusement le droit à Pavie, puis à Turin, et prit son doctorat en 1868. Aussitôt après, il s’est marié, à vingt-deux ans : ce n’est donc pas dans les tripots qu’il a fait ses humanités, appris le monde et la vie. « Ma femme, écrit-il à un ami m’a donné trois consolations de sexe divers, bons enfans à qui je dois les meilleures pages de mon livre. Après mon mariage, ma vie s’est passée et se passe encore à Milan, où je vis seul, presque étranger à la vie politique et mondaine, dans ma maison et avec peu d’amis. » Indications déjà précieuses ; complétons-les par cette photographie à la plume, œuvre d’un journaliste napolitain : « Belle figure, haute taille bien proportionnée, épaules larges, thorax ample et saillant comme une armure de cuirassier. C’est un homme robuste pas encore gras ; le visage est ovale, brun, d’un brun chaud, méridional, non le brun olivâtre de Naples, mais le brun doré des Espagnols. Il a des yeux noirs, et ses lunettes de myope n’ôtent rien à la beauté de son regard, aiguisé au contraire par l’obligation de regarder fixement ce qu’il veut bien voir. Ses cheveux se dressent en touffe sur le front, et il porte une barbe à la Dickens. Cette coiffure lui donne un air martial, mais ne le croyez pas belliqueux : on ne l’a jamais provoqué et il n’a jamais provoqué personne. Il vit trop dans les nuages pour descendre sur le terrain. Non qu’il manque de cœur, mais la logique de son esprit (notons ce point) ne peut prendre au sérieux cette idée biscornue de se battre pour savoir qui a raison. Les duellistes le font rire, il y a beaucoup de choses qui le font rire : l’acharnement des partis politiques, les polémiques