Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/415

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usure ; dans le plus grand nombre de cas, le mécanisme d’une bonne œuvre s’explique ainsi : quelqu’un qui dépense une partie de son superflu pour acheter l’indépendance de quelqu’un qui n’a pas le nécessaire… — Et celui qui ferait le bien pour le seul plaisir de le faire ? — A celui-là suffirait le plaisir de l’avoir fait ; mais c’est une exception. La règle est l’usure. Je m’explique mieux. En toute rigueur, la reconnaissance comprend l’avoir, la vie, la pensée, la conduite, la parole, la liberté, la conscience. Avec quelques sous en monnaie de bienfait on voudrait s’assurer une redevance perpétuelle en monnaie de gratitude. L’impôt est si lourd et si déplaisant que le plus sage est de ne le pas payer. Et on fait banqueroute… Je parle de la plupart des bienfaiteurs (mais il peut y avoir des exceptions). — Laisse les exceptions et dis ce que tu penses ; l’ingratitude est l’absence d’un vice, bien mieux, c’est une vertu. Pour avoir le cœur ouvert à la reconnaissance, il faut être né pour servir, faible et pliant comme un roseau ; les chênes humains doivent se révolter contre la servitude du bienfait et trouver la force de se montrer librement ingrats. Voilà ce que tu penses. »

Voila du moins ce que pensait le fils adoptif du vieillard, une âme fière, de celles qui cassent, mais ne plient pas. Il s’est longtemps tenu sur la réserve, mais quand le docteur lui arrache son secret, le cœur éclate et crie : « Je n’ai point de père. Dites que je suis un ingrat, l’ingratitude est ma seule vertu. On m’a donné une maison, un nom, une profession, choses excellentes que je ne demandais pas, et que j’ai acceptées avec joie, mais on veut me faire payer cela trop cher ; on exige que je porte le bienfait écrit sur mon front, que je m’acquitte en humiliation, en bassesse. C’est impossible ; si je ne peux éteindre ma dette, j’aurai montré au moins que mon cœur ne se vend pas. Je suis un misérable, je le sais, mais je ne suis pas un lâche. »

Ainsi parle le jeune Mario, qui a pourtant toutes les vertus. Orgueil réfléchi, obstination de tête, un parti-pris, un dada moral. Au fond, ce n’est qu’un malentendu ; les meilleurs romans de M. Farina pourraient être intitulés : Faute de s’entendre. Le vieillard et le jeune homme ne se comprennent pas : ce sont deux fiertés qui se regardent de travers et ne se disent rien, chacune attendant l’autre : le bienfait se dresse entre elles comme un mur. Pour qu’elles aillent l’une à l’autre et se tendent la main, il suffira d’une rencontre imprévue sur un terrain neutre. L’affaire peut s’arranger et elle s’arrangera.

Après le Trésor de Donnina (cette Donnina est une jolie fille élevée dans une école de village, et qui, elle aussi, a toutes les vertus) parut Amore bendato (l’Amour aux yeux bandés) : ce petit roman a