Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/444

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les défauts de ses qualités comme tous les humoristes. Il est bon de penser par soi-même et de résister à la mode, ou, comme on dit aujourd’hui avec cinq lettres de trop, à la modernité, mais, en cessant d’être banal, on risque de glisser vers le maniérisme. Il est bon de vivre chez soi, avec peu d’amis, mais on renonce alors à connaître beaucoup de monde. Il est bon d’être myope : on regarde de près et on voit plus distinctement les détails, mais on ne voit pas si nettement la distance et l’ensemble ; le champ de l’observation est limité. Ne prenons pas cependant les limites pour des lacunes. Pour bien juger un auteur, il ne faut pas trop chercher ce qui lui manque, il vaut beaucoup mieux (ce qui est plus difficile peut-être) apprécier ce qu’il a. Un reproche plus sérieux qu’on pourrait adresser à M. Farina, c’est de désobéir, sur un point, à sa propre esthétique. Ne nous disait-il pas tout à l’heure : « Voir tout beau ou tout laid, chercher le parfait ou le pire, voilà ce que l’art n’admet pas. » Dans sa théorie, cette règle s’appliquait à l’étude de la société en général, mais il convient de l’appliquer aussi à l’étude de chaque individu : il n’y a de perfection chez aucun homme et ce qui fait notre physionomie, c’est toujours un signe particulier qui ne peut être qu’une imperfection. On ne nous reconnaît qu’à nos bosses. La tête de Jésus, disait un disciple de Lavater, est la seule qui n’en eût pas. Or, il y a dans tous les romans de M. Farina, une ou deux perfections sans la moindre bosse : la vérité en souffre et la moralité n’y gagne rien. Dans Monsieur Moi, c’est le bouffe Iginio Curti qui ne montre pas un pauvre petit vice, ce qui nous humilie, nous agace à la longue par l’interminable litanie de ses bonnes actions. Nous aimons cent fois mieux M. Moi, qui, du moins, est un homme et nous ressemble. Ces réserves faites, on ne peut qu’encourager l’humoriste italien, l’engager à poursuivre, à dépenser toujours, sans trop le dissiper, dans les tableaux d’intérieur où il excelle, son riche fond de gaîté, de malice, de philosophie, de fine observation, de saine émotion. M. Farina, naturaliste à sa manière, cherche le document humain chez les honnêtes gens : c’est une excentricité, même en Italie. Si le peu que nous avons cité donne à quelques-uns l’envie de tout lire et à quelqu’un l’envie de tout traduire, nous ne nous repentirons pas d’avoir fait de la critique à notre manière, en montrant l’auteur et en nous effaçant derrière lui.


MARC-MONNIER.