Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/475

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par la suppression définitive de l’inamovibilité, il n’y a plus qu’une chose logique, l’élection des juges. Sans cela c’est la justice tout entière mise à la discrétion du gouvernement. Ainsi, voilà où en viennent tous ces projets, qui sous une forme plus ou moins accusée, plus ou moins radicale, menacent l’indépendance de la magistrature. Livrer la justice aux mobilités populaires par l’élection ou l’abandonner à l’arbitraire du gouvernement par la suppression de l’inamovibilité, c’est là, on en conviendra, une étrange façon d’entendre le progrès républicain, de résoudre le problème que le ministre de l’intérieur du 14 novembre résumait ces jours passés en ces mots : « assurer aux citoyens une justice prompte et éclairée et à l’état républicain la loyauté du juge. » On n’aura rien du tout, on n’aura que le désordre.

La vérité est que, faute d’accepter résolument ce qui est la plus sérieuse, la plus efficace garantie d’une justice indépendante, on se débat dans les impossibilités, et malheureusement, pendant ce temps, pendant qu’on se livre à tous ces débats confus, l’organisation tout entière de la justice ne peut que se ressentir cruellement de ces irritantes incertitudes. On ne sait plus à quoi s’en tenir dans ce grand corps judiciaire français, qui, après tout, a été jusqu’ici un des plus éclairés du monde. Les magistrats qui se sentent menacés se découragent, et on finit par n’avoir plus ni l’ancienne magistrature ni une magistrature nouvelle. C’est là justement ce qu’on peut appeler l’agitation stérile mise à la place de la saine activité et la subversion de toute chose mise à la place des vraies réformes.

Notre temps si rapide, si fertile en révolutions et en métamorphoses a déjà vu passer et se succéder des générations d’idées comme des générations d’hommes ; il a vu plus d’une fois se reproduire les mêmes combats dans des conditions incessamment modifiées, et les contemporains qui peuvent être consultés avec le plus de fruit sur les mêlées de leur siècle sont ceux qui, après avoir été à l’occasion des acteurs éminens dans le grand drame, sont restés toujours des témoins supérieurs. Les Discours et Mélanges politiques que M. le comte de Falloux recueille aujourd’hui sont sous ce rapport un des meilleurs documens du temps. Ils donnent la mesure de ce qu’on a voulu, de ce qu’on a espéré ou poursuivi à certains momens, du chemin qu’on a parcouru. ils racontent les luttes qu’un esprit net et fier a eues parfois à soutenir, dans lesquelles il s’est trempé et il a grandi. Il y a trente-six ans déjà que M. de Falloux entrait dans la vie publique ; il venait d’être élu député, et de quoi pensez-vous qu’il s’occupait pour son début ? Il défendait une réforme qui semble bien simple aujourd’hui, qui rencontrait alors de vives résistances, la réforme postale, et il faisait cette profession de foi qui n’avait certes rien de rétrograde. « Dans le domaine politique, je crois que ce sont les abus qui sont révolutionnaires, les réformes qui sont conservatrices… » Par le fait, M. de Falloux n’a