Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/507

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à Nodier d’aimer Werther, de faire de ses souffrances son livre de chevet ; il lui faut un témoignage extérieur de son culte, et nous voyons le héros du roman parler de lui élever une fosse verdoyante, quelque chose comme ces vains tombeaux qu’on élevait autrefois à la mémoire des morts chéris dont la dépouille reposait au loin. Vous le voyez, l’apothéose est complète, mais dans cette imitation dévotieuse le modèle a quelque peu déchu, et ici il faut indiquer la très curieuse modification que Nodier fit subir à ce type célèbre. La mélancolie de Werther ne nous touche si profondément que parce qu’elle est toute morale, qu’elle vient de l’âme seule et s’exprime par l’âme seule. Ni les sens, ni les organes corporels n’y sont pour rien. Il nous serait impossible de nous prononcer sur la nature exacte du tempérament de Werther, et il ne nous vient pas à l’esprit que sa mélancolie puisse avoir son origine dans un germe de maladie. Pour cet être si éloquent et si vraiment noble nous comprenons le suicide, nous ne comprenons pas le cabanon du fou ; encore moins comprenons-nous qu’une tristesse de cet ordre aboutisse à la décrépitude de l’intelligence et aux paroles balbutiantes de l’idiot. Voilà cependant la déchéance dont les héros de Nodier nous présentent la laide image. Pas un de ses désespérés qui soit sain de corps et d’esprit, en possession de ses facultés et en jouissance de ses organes. Le héros des Proscrits est un jeune homme déséquilibré par le malheur et la solitude ; Charles Munster, le héros du Peintre de Saltzbourg, est un fou sombre et lugubre ; les personnages des Tristes, recueil de divers opuscules d’imagination publié quelques années plus tard, sont des monomanes et des hallucinés ; voyez en particulier le fragment intitulé une Heure, ou la Vision. Nodier, peut-on dire en toute vérité, a névrosé Werther, en sorte que tout en le prenant pour l’objet d’un culte, il l’a singulièrement amoindri et matérialisé. Le Werther idéal disparaît entièrement dans ces efforts d’imitation, et la seule image qu’ils nous en présentent est celle du Werther de la dernière heure, avec sa face agonisante souillée du sang qui s’échappe de son front troué par le fameux coup de pistolet.

Le werthérisme, dis-je, fut pour Nodier une religion. L’expression n’est pas trop forte et doit être prise dans son sens le plus littéral. C’est à cet enthousiasme de sa jeunesse qu’il dut en grande partie d’échapper à l’influence des doctrines du XVIIIe siècle et de se maintenir dans des croyances spiritualistes très accusées ; il lui dut plus encore ; il lui dut de se rapprocher plus étroitement que ne le faisaient la plupart des jeunes hommes de son temps, républicains ou royalistes, de la vieille religion nationale et de lui garder toute sa vie la vraie foi du charbonnier, une foi qui était prête à admettre tout ce qu’on voulait de merveilleux sans jamais crier qu’il y en avait assez.