Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/520

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population. Nous touchons ici à un sujet délicat, dont il faut cependant dire quelques mots. Avec beaucoup de défauts, le paysan irlandais a des mœurs pures. Jeune, il ne se livre pas à la débauche, il se marie, et fidèle aux préceptes de l’Écriture sainte il ne craint pas de se donner une nombreuse famille. Chose triste à dire, ce trait si respectable du caractère irlandais a été une des causes de la misère de l’Irlande. En 1830, la population avait atteint le chiffre excessif de huit millions d’âmes. Un cinquième des hommes valides se trouvaient sans ouvrage. Pour secourir ces malheureux, aucune organisation régulière, aucune institution d’état ; rien que la charité privée, évidemment impuissante en face d’une détresse qui prenait les proportions d’un désastre public. En Angleterre et dans le pays de Galles il existait une loi des pauvres, mal conçue et mal appliquée, mais enfin une loi, qui ne permettait pas qu’un homme mourût de faim dans la rue ou sur une grande route sans qu’il lui fût porté secours. En Irlande, à cette époque, pas de loi des pauvres, pas de facilités données à l’émigration qui, depuis, est venue soulager le pays du trop-plein de sa population et atténuer ses souffrances.

Une population si cruellement éprouvée devait trouver d’autant plus dure l’obligation qui lui était imposée de payer, en nature ou en argent, plus de 20 millions pour l’entretien d’un clergé détesté et d’un culte odieux. Dès 1830, on commençait à refuser les dîmes. En 1831, la résistance se généralisa et s’organisa, Les uns ne payaient pas, parce que véritablement ils ne pouvaient pas payer ; d’autres parce qu’ils trouvaient injuste de supporter une charge dont s’exonérait une partie de la population ; d’autres enfin parce qu’ils craignaient, s’ils continuaient à subventionner l’église étrangère, d’être mis à l’index ou même de devenir victimes de la fureur populaire. Les percepteurs de dîmes rencontraient difficultés sur difficultés. Pratiquaient-ils une saisie, personne ne se présentait pour acheter les objets saisis. On vit des têtes de bétail, après avoir été promenées inutilement de marché en marché, être embarquées pour l’Angleterre, où enfin elles trouvaient acheteur. On vit des animaux mourir avant d’arriver au port d’embarquement, le fourrage leur manquant et les paysans refusant d’en vendre à quelque prix que ce fût. Des bandes d’hommes armés, sous les noms de Pieds-noirs et de Pieds-blancs, parcouraient les campagnes, excitant la population à refuser de payer les dîmes et même les fermages. Les percepteurs de dîmes furent attaqués à main armée. Bientôt ils n’osèrent plus pénétrer dans certaines localités que sous la protection de la police ou de la troupe. La moitié des dîmes ne se payait pas ; pour l’autre moitié, le paiement ne s’obtenait qu’à la pointe de la baïonnette. Les frais de perception et les dépenses de tous genres