Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/531

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formation du ministère. La reine, malgré le peu de sympathie qu’elle avait alors pour les conservateurs, avait accepté sans difficulté la nouvelle combinaison ministérielle, lorsqu’on lui parla de faire aussi des changemens dans la composition de sa maison. D’abord elle ne comprit pas, puis elle se fâcha. Peel lui fit un cours de droit constitutionnel pour lui démontrer que les charges de la maison royale, aussi bien que les emplois dans la haute administration, étaient à la disposition du ministère. Ses argumens étaient excellens ; seulement, avec une jeune fille de dix-neuf ans, il aurait peut-être fallu un peu moins d’argumens et un peu plus de bonne grâce. La reine aurait compris, si on avait su le lui dire, qu’il n’était pas question de bouleverser toute sa maison et de changer jusqu’à ses femmes de chambre, mais seulement de ne pas laisser auprès d’elle, dans des postes de haute confiance et d’absolue intimité, les femmes ou les sœurs des adversaires politiques du premier ministre. Des deux côtés on se buta sur cette question, et la négociation fut rompue. Lord Melbourne et ses collègues ne jouèrent pas un rôle brillant dans cette affaire. Au lieu de calmer la jeune reine, ils s’empressèrent de profiter de son petit coup de tête pour retirer leur démission. Battus à la chambre, ils avaient pris leur revanche à la cour, et ils rentraient au pouvoir derrière les jupes de leurs femmes. Le fameux verre d’eau de la reine Anne avait désormais son pendant, qui s’appela la question des dames d’honneur ou l’affaire des jupons.

L’incident fut gravement discuté dans le parlement. Par le hasard des circonstances, c’étaient les conservateurs qui défendaient les droits des ministres responsables et l’autorité du parlement ; c’étaient les libéraux et même les radicaux qui soutenaient les prétentions de la couronne. O’Connell fut superbe d’éloquence et d’attendrissement en parlant de cette jeune reine, « de cette pure et chaste enfant de dix-neuf ans qu’on avait blessée dans ses sentimens les plus intimes en voulant la séparer des femmes dévouées qui avaient veillé sur son enfance, qui l’avaient soignée dans ses maladies et qui n’avaient pas de plus grand bonheur que de la voir croître chaque jour en grâce et en beauté. » Il ne s’agissait pas de remplacer les femmes qui avaient veillé sur la reine pendant son enfance, mais d’éloigner d’elle lady Normanby, par exemple, la femme du vice-roi d’Irlande sous le cabinet Melbourne. O’Connell le savait très bien, et c’est précisément ce qui échauffait si fort son zèle en faveur de la prérogative royale. Un autre Irlandais, un radical de la plus belle eau, Feargus O’Connor, que nous trouverons tout à l’heure dans les manifestations chartistes, vint révéler à la chambre un horrible secret : si l’on tenait à remplacer les dames de la maison royale, c’est qu’il y avait un complot pour provoquer la déchéance de la reine et la remplacer « par le sanguinaire