Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/542

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fussent, en bien des points, les chefs du jeune parti, ils avaient sur lui un avantage : à un peuple amoureux de nouveauté ils apportaient ou du moins ils promettaient quelque chose de nouveau. O’Connell d’ailleurs commençait à sentir le poids de l’âge. Sa robuste organisation fléchissait, ses puissantes facultés oratoires déclinaient. Sa défense devant la cour du banc de la reine ne valait pas, à beaucoup près, d’autres plaidoyers prononcés par lui dans des circonstances analogues. Quand il reparut dans la chambre des communes, on remarqua que sa voix avait baissé. Cette voix merveilleuse, qui se faisait entendre en pleine campagne à plusieurs milliers d’auditeurs, était une bonne partie de son succès. Pour la première fois, il éprouva le besoin de se recueillir, ce besoin qui chez les hommes d’action est presque toujours le signe d’une fin prochaine. Il n’avait jamais vu Rome. Chrétien convaincu et pratiquant, il voulut avant de mourir visiter la capitale du monde catholique et se mit en route pour ce pèlerinage. Il n’arriva pas au terme de son voyage. A l’hôtel Feder, à Gênes, il sentit ses forces défaillir. Le 15 mai 1847, il s’éteignait dans une chambre d’auberge, loin de sa chère Irlande, loin de la terre « des vallées verdoyantes et des eaux murmurantes, » loin des montagnes bleues de son comté de Kerry, si souvent célébrées dans ses discours. Sa vie avait été orageuse. Il avait eu le malheur de tuer un homme en duel ; il n’avait jamais ménagé ses adversaires dans les luttes de la tribune ou de la presse. Cependant il pouvait se rendre cette justice que ses actes les plus critiquables lui avaient été inspirés par un sentiment élevé, l’amour de son pays poussé jusqu’à la passion. Il n’eut pas le bonheur de faire triompher sa grande idée du rappel de l’union. Si les circonstances avaient été plus favorables, il aurait peut-être obtenu pour l’Irlande un arrangement analogue à celui que Deak a obtenu pour la Hongrie, et dans ce cas, toujours comme Deak, il aurait joué dans le parlement de Dublin un rôle de modérateur. Cette heureuse fortune lui fut refusée. Il n’atteignit donc pas le but qu’il s’était proposé et, à ce point de vue, sa vie peut être considérée comme manquée, quoiqu’il ait connu plus que pas un homme politique les joies enivrantes de la popularité et quoiqu’il ait exercé, à certains momens, sur l’Irlande une véritable dictature morale.

Il aurait dû mourir deux ans plus tôt. Il n’aurait pas vu se diviser le grand parti national qu’il avait discipliné et dirigé ; il n’aurait pas vu commencer pour son pays, une nouvelle crise qu’il était hors d’état de conjurer ou de dominer. Le point de départ de cette crise fut une famine, plus terrible que toutes celles qu’avait vues l’Irlande. Dans l’automne de 1845, à la suite d’un été exceptionnellement pluvieux, la récolte de la pomme de terre manqua. Le précieux tubercule qui constituait l’unique nourriture des trois quarts