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IV

La Danseuse espagnole, de M. Sargent, est L’œuvre la plus originale du Salon — pour ceux qui ne connaissent pas Goya. L’inspiration du maître des Manolas et des Caprices se trahit ici. C’est son prestigieux mouvement et son clair-obscur fantastique qui rayonne et enténèbre ; Dans quelque posada de Madrid, une jeune femme danse le jaleo, au son des guitares et au bruit des castagnettes, des tambours de basque et des cris gutturaux. La voici, le corps renversé, prêt à tomber, la main droite appuyée à la hanche, le bras gauche projeté en avant dans un geste ; fiévreux et menaçant. La lumière qui vient d’en bas, comme un jour de rampe, donne des éclats superbes au satin blanc de la robe et fait scintiller les paillettes vertes dont est brodée la mantille. Sur les chairs des bras et de la tête, cette lumière artificielle accuse les mêmes ombres intenses et les mêmes reflets sublimaires ; la joue s’enlève en clair sur le front et le cou fortement ombrés. Le fond de la pièce baigne dans la demi-teinte. Contre la muraille grise, où se dessinent leurs silhouettes, sont assis des guitaristes pinçant les cordes de leurs instrumens et des danseuses agitant les bras. Pittoresquement posées, ces figures semblent prises sur nature. L’homme qui, renversé sur sa chaise, la tête vue en raccourci par le menton, lance son Olà ! est étonnant. Mais ce qui ne me semble pas pris sur nature, ce sont les griffes de ces guitaristes, qui n’ont aucune forme humaine. Il en est malheureusement ainsi de la main droite de la danseuse. On nous assure que cette main a cinq doigts ; il faut le croire sur parole. Que d’agitation aussi dans ces petites danseuses ! mais par quel miracle, alors que le rouge de leur robe se distingue très bien, leur tête, leur poitrine et leurs bras nus sont-ils exactement du même ton que la muraille ? Il n’est pourtant pas probable que ce mur ait été badigeonné en couleur de chair. Pour nous résumer, l’El Jaleo est l’œuvre d’un vrai peintre qui a le relief, la couleur et le mouvement. C’est un tableau d’un effet saisissant, mais qui donne moins L’impression de la vie que celle de la vision ; On dit que Goya mettait ses dernières touches à la clarté d’une lampe. Nous ne serions pas surpris que M. Sargent procédât ainsi.

Il nous faut bien parler de l’exposition de M. Manet, puisque nous avons reconnu ce peintre pour un maître. Il paraît que ce tableau représente un bar des Folies-Bergère ; que cette robe bleu criard, surmontée d’une tête de carton comme on en voyait jadis aux vitrines des modistes, représente une femme ; que ce mannequin aux formes indécises et à la face sabrée de trois coups de brosse représente un homme ; et que ce moignon qui tient une canne