Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/590

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représente une main. Il paraît encore que les ombres vacillantes qui s’agitent dans le fond, devant la façade du nouvel Opéra, avec des ballons flottans au-dessus d’eux, représentent réfléchis par une glace, le public des Folies-Bergère, la scène où s’exercent les gymnastes et les globes de lumière électrique. Nous serions bien tenté de feindre la foi du charbonnier et de passer tout de suite à une autre toile. Mais on nous dirait que notre critique n’est pas sérieuse. Comme si la peinture de M. Manet était sérieuse ! De bonne foi, faut-il admirer la face plate et plâtreuse de la Bar-girl, son corsage sans relief, sa couleur offensante ? Faut-il admettre que le peintre a réussi au moyen d’un peu de poussière blanche épandue sur le dos de la jeune femme, à donner l’illusion d’une scène réfléchie dans une glace ? Ce tableau est-il vrai ? Non. Est-il beau ? Non. Est-il séduisant ? Non. Mais alors qu’est-il ?

Les robustes paysans de M. Lhermitte qui sait modeler les formes dans leur vivant relief et interposer l’air entre les plans successifs, nous ramènent devant la nature vraie. La journée de travail est finie ; les moissonneurs sont rentrés dans la cour d’une ferme qu’entourent les granges et les écuries à toits de tuiles. Vêtu du sarrau bleu et chaussé de guêtres de cuir, le fermier paie les Franciers, comme on les appelle dans le pays de M. Lhermitte. Assis au premier plan sur une pierre, se tient un homme vieilli avant l’âge par les rudes labeurs, mais encore ferme et vigoureux. Cette figure du faucheur au repos a la vérité et la grandeur. M. Lhermitte a bien fait d’exprimer ainsi la noblesse du travail. Tant d’autres nous en montrent l’avilissement ! La faux que cet homme tient couchée sur ses genoux a la noblesse mâle d’une épée.,

M. Jules Breton n’a exposé cette année qu’un petit tableau, le Soir dans les hameaux du Finistère. On retrouve sa poésie grave et profonde dans ces Bretonnes à robes noires et à hautes coiffes qui murmurent des prières en dévidant leur rouet, et dans ces grands horizons des landes que le crépuscule emplit d’une ombre mystérieuse. Mais M. Jules Breton est maintenant au-dessus des éloges. Il n’est plus touché sans doute que de ceux mérités par sa fille, Mme Demont-Breton. Mme Demont-Breton a plus d’une des qualités caractéristiques du maître de Courrières : la grâce dans la grandeur et la poésie dans la vérité. La Famille représente un homme demi nu, le bras passé autour d’une jeune femme qui tient un petit enfant dans ses bras arrondis en forme de berceau. Ce pinceau féminin a une fermeté virile ; pourtant la main de la femme se trahit peut-être par des contours un peu ronds et une facture trop lisse. Le second tableau de Mme Demont-Breton, enlevé plus librement, nous plaît davantage. C’est une jeune mère qui, assise dans la cour d’une ferme, dont le sol est tapissé d’herbes,