Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/628

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Le moment paraît donc opportun pour faire revivre les droits de la réalité et pour rendre au monde extérieur ses titres à l’existence. La doctrine de l’abbé de Broglie est ce qu’on appelle en Allemagne une doctrine de réalisme, en opposition à l’idéalisme ; et comme chez lui la réalité des corps ne se sépare pas de la réalité de l’âme et de Dieu, c’est un réalisme spiritualiste.

Comment M. l’abbé de Broglie a-t-il été conduit à se poser ces problèmes ? On peut dire que l’influence de Royer-Collard est restée vivante dans sa famille ; mais l’auteur nous fait connaître lui-même une raison plus prochaine qui a décidé du cours de ses pensées. C’est en lisant, dans sa jeunesse, le livre de M. Taine sur les Philosophes français du XIXe siècle qu’il fut frappé des objections élevées par cet auteur contre la théorie de l’école éclectique sur les substances et les causes. Ces objections l’avaient troublé et lui paraissaient irréfutables ; il serait donc tombé lui-même dans le scepticisme ou l’idéalisme s’il n’avait pas cherché et cru trouver un autre moyen de concevoir et d’entendre la réalité des choses. Non-seulement la lecture du livre de M. Taine a désabusé l’abbé de Broglie sur la théorie classique des substances et des causes, mais encore elle lui en a suggéré une autre, à savoir que les substances et les causes sont précisément la même chose que ce que M. Taine appelle des phénomènes ; que les substances et les causes, sans se confondre avec ces phénomènes, tombent immédiatement sous l’expérience. Représentez-vous les phénomènes de M. Taine, solidifiez-les, faites-en des choses indépendantes de nous, existant sans nous, avant et après nous, vous avez les substances et les causes de l’abbé de Broglie ; sa doctrine est donc une sorte de tainisme spiritualiste, singulier exemple de la migration et transformation des doctrines : le réfutateur de Royer-Collard se trouve fournir lui-même les élémens dont se reformera le réalisme de Royer-Collard !

M. l’abbé de Broglie n’a pas dû seulement à M. Taine l’idée fondamentale de son livre ; il lui emprunte encore quelquefois sa forme, quoiqu’il n’y ait rien de plus différent que ces deux esprits. Comparez, par exemple, la table des matières du nouvel ouvrage avec celle du livre de l’Intelligence, vous y verrez le même soin et la même recherche du détail, le même effort pour poser sous forme piquante et énigmatique, non-seulement les problèmes généraux, mais chacun des degrés de l’analyse et de la démonstration. Une table ainsi développée est elle-même un livre et peut presque dispenser du livre. Quelquefois, comme chez M. Taine, le titre devient une sorte de rébus. Par exemple : « la Chenille et le Papillon, — la Cage