Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/688

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personne. Sans doute il jugerait fort aventurée la situation d’un corps d’armée dont les communications seraient à la merci d’un couloir ; le général qui l’aurait engagé si témérairement risquerait de payer cher l’imprudence de son équipée. Pour que les sinistres prévisions de lord Dunsany s’accomplissent il faut supposer bien des choses, la France redevenue conquérante. et ayant, à sa tête un homme de sac et de corde, doué, d’autant de génie que de scélératesse, une profondeur inouïe dans le crime, un secret, une diligence presque incroyable dans les préparatifs comme dans l’exécution. et de l’autre côté du détroit, une imprévoyance fabuleuse, des abîmes d’imbécillité, un gouverneur de Douvres idiot ou traître, un ministre de la guerre qui n’a pas le sens d’un oison, un ministre des affaires étrangères qui se laisse berner et mystifier comme un jocrisse. Tout cela peut arriver à la rigueur, mais les invraisemblances ajoutées aux invraisemblances finissent par ressembler à une absurdité, et il y a cent à parier contre un que jamais les Français ne se serviront du tunnel pour jeter 400.000, hommes en Angleterre, pour y lever une contribution de quinze milliards et pour réduire le royaume-uni en vasselage. Si l’auteur du pamphlet est un habile bâtisseur d’opérettes, lord Dunsany a du goût pour le mélodrame et, vaille que vaille, nous préférons encore l’opérette.

Mais, toute réflexion faite, il est permis de douter que lord Dunsany prenne lui-même au sérieux ses prophéties et ses épouvantes. Nous doutons aussi que les hommes fort distingués et fort connus qui se sont associés à ses protestations soient tous bien convaincus que le tunnel de la Manche mettrait l’avenir de l’Angleterre en péril. Il n’en est pas moins vrai que le cri d’alarme qu’ils ont poussé a trouvé partout de l’écho, et il ne suffit pas de se moquer de l’agitation qu’ils ont provoquée, il faut tâcher de la comprendre. Les esprits positifs qui réduisent tout au calcul et ne veulent tenir compte que des faits oublient que l’imagination des peuples est un fait comme un autre, avec lequel il faut se mettre en règle. Le jour où sera célébrée la fête d’inauguration du tunnel sous-marin, l’Angleterre ne sera plus une île, et c’est un prodigieux événement dans l existence d’une nation d’insulaires que de cesser de l’être ; rien n’est plus propre à l’émouvoir, à l’inquiéter, à déranger ses idées, à la troubler dans toutes ses habitudes d’esprit.

Les insulaires se sont toujours considérés comme des favoris du ciel, qui s’est chargé de pourvoir lui-même à leur sûreté et à leur indépendance. L’onde amère qui les environne de tous côtés fait autour d’eux comme une solitude, et si la solitude a ses privations, elle a aussi ses orgueilleuses jouissances. Ils s’applaudissent d’être séparés du reste du monde par des frontières naturelles sur lesquelles on ne peut pas disputer. Il leur semble qu’ils tiennent leur destinée dans leurs mains, que le contre-coup des folies et des crimes des autres ne saurait les