Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/692

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avec amertume du dénûment déplorable des arsenaux, de l’insuffisance de la flotte. Au moindre incident qui se produirait, au moindre nuage qu’on verrait poindre à l’horizon, les alarmistes enfleraient leur voix, et peut-être se trouverait-il quelque grand logicien pour démontrer que, l’Angleterre s’étant résolue bénévolement à devenir partie intégrante du continent, son devoir le plus impérieux est d’en adopter les usages, les coutumes, les institutions, et d’établir chez elle l’obligation du service militaire. Lord Dunsany rapporte qu’un Anglais disait un jour à un Allemand : « Est-il bien possible que vous vous résigniez à envoyer chaque année moisir dans les casernes des centaines de milliers de jeunes gens qui pourraient être employés plus utilement ? — Vous en parlez à votre aise, répliqua l’Allemand. Vous êtes protégés, vous autres, par votre grand fossé naturel. Nous n’avons pas de fossé, il faut bien que nous soyons soldats. » Cette réponse fit une grande impression à l’Anglais ; il en conclut que, si la Manche n’existait pas. il faudrait l’inventer et qu’on prenait mal son temps pour la supprimer.

C’est le parlement qui dira le dernier mot dans ce procès. On assure que le projet a beaucoup de partisans très chauds dans la chambre des communes. Mais en Angleterre l’opinion publique est toute-puissante, et si l’agitation provoquée par les protestataires allait croissant, on serait bien obligé d’en tenir compte. Il est fort probable qu’un jour ou l’autre le tunnel finira par se faire ; mais il peut arriver aussi que l’exécution en soit retardée pour longtemps, et nous en prendrions facilement notre parti. C’est une belle chose qu’un tunnel sous-marin, pourvu qu’il ne devienne pas un sujet de discorde, une cause de zizanies et de terreurs imaginaires. Autrement personne n’y saurait trouver son profit, à commencer par le commerce, à qui rien n’est plus contraire qu’une panique. Les humanitaires ne seraient pas contens non plus, puisqu’ils auraient le chagrin de voir deux nations qui ont les meilleures raisons du monde de vivre dans un intime accord redoubler de méfiance à l’égard l’une de l’autre : Tout le bénéfice de l’entreprise serait pour les actionnaires, dont les affaires ne sont pas les nôtres, et pour les voyageurs qui n’auraient plus à redouter les inconvéniens du tangage et du roulis. Mais s’il était prouvé qu’on ne peut leur faire ce plaisir qu’à la condition de transformer Douvres et Calais en deux places de guerre de premier ordre, nous trouverions qu’il en coûte un peu trop de les assurer contre le risque du mal de mer, dont personne n’est mort jusqu’aujourd’hui.


G. VALBERT.