Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/792

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qu’il est arrivé à la puissance. Ce procédé est physiologique, c’est le procédé des myopes qui voient les choses les unes après les autres, très nettement, et qui les décrivent successivement. Toute la littérature d’imagination peut se diviser eh deux écoles distinctes, l’école des myopes et l’école des presbytes. Les myopes voient par le menu, étudient chaque contour, donnent de l’importance à chaque chose parce que chaque chose leur apparaît isolément ; autour d’eux il y a une sorte de nuage, sur lequel se détache dans une proportion qui semble excessive l’objet qu’ils aperçoivent ; on dirait qu’ils ont un microscope dans l’œil où tout se grossit ; la description de Venise, vue du haut du campanile de Saint-Marc, la description du château de la Misère dans le Capitaine Fracasse, toutes deux faites par Théophile Gautier, sont le produit admirable de la vision myope. Les presbytes au contraire voient l’ensemble, dans lequel les détails disparaissent et forment une sorte d’harmonie générale. Le détail perd toute importance pour eux, à moins qu’ils n’aient un intérêt d’art à le mettre en relief ; s’ils ont un portrait de femme à tracer, ils parleront de la démarche plutôt que du dessin des lèvres ou de la couleur des yeux ; la foule leur apparaît une masse en mouvement, ils ne sont pas forcés de regarder chaque individualité pour la reconnaître ; d’une ville contemplée d’un sommet, ils distinguent tout de suite le caractère particulier ; ils n’ont pas besoin de décrire longuement leurs personnages pour les faire voir ; un mot suffit. Le type de la composition presbyte est Colomba de Mérimée. J’ajouterai que les myopes s’attachent à dépeindre les sensations, tandis que les presbytes cherchent surtout l’analyse des sentimens. Si un homme de lettres presbyte devenait myope tout à coup, sa manière de sentir et, par conséquent d’écrire se modifierait instantanément. Ce que je nomme l’école des presbytes, Théophile Gautier l’appelait l’école des décharnés. Il disait à Mérimée : « Vos personnages n’ont pas de muscles, » et Mérimée lui répondit : « Les vôtres n’ont que des costumes. »

Le roman de Madame Bovary a une force exceptionnelle ; la réalité en est telle qu’on l’a appelée du réalisme. C’était nouveau alors, du moins sous cette forme, avec cette valeur d’expression et cette intensité de langage. C’est ce qui étonna, c’est ce que l’on prit pour de l’inconvenance. Entre sa peinture et le spectateur, le talent de Flaubert avait interposé une loupe ; le spectateur regarda et crut voir des monstres là où il n’y avait que des créatures humaines semblables à lui. Une goutte d’eau vue au microscope à gaz est un océan où grouillent des animaux terribles, ce n’est cependant qu’une goutte d’eau où se promènent quelques infusoires. C’est le talent de Flaubert qui avait créé l’illusion ; la sottise publique ne s’en aperçut pas. On alla plus loin ; la Revue de Paris fut