Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/794

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il reprit sa théorie de la prédominance de l’artiste sur l’homme : voler n’est rien, assassiner est peu de chose, faire l’abandon d’un seul mot que l’on croit bon pour obéir à des scrupules imbéciles est un crime, et ce crime, il était décidé à ne le point commettre. Pendant que je l’écoutais, je me répétais mentalement une phrase que Charles Lambert m’avait dite : « Aime ton prochain comme toi-même, signifie : aime ton prochain comme il veut être aimé. » J’allai voir Mme Flaubert, comptant que la mère serait plus raisonnable que le fils et me viendrait en aide ; je la trouvai dure, retournée à la sotte idée qui l’avait mue lors de la lecture de la Tentation de saint Antoine et me laissant comprendre, sans me le dire, que nous détruisions de propos délibéré la valeur d’une œuvre littéraire dont le mérite nous portait ombrage. Devant les illusions, devant les cruautés maternelles, il faut se taire, et c’est ce que je fis. J’eus une nouvelle entrevue avec Flaubert, non pour discuter encore, mais pour lui faire connaître la résolution que nous avions adoptée à la Revue de Paris. Je lui dis : « Nous maintenons notre droit de suppression, tu maintiens ton refus, il n’y a qu’un moyen de mettre fin à ce conflit, dont le public se soucie comme d’une noisette vide : tu vas rédiger une note, en tels termes qu’il te plaira, par laquelle tu déclareras que tu n’acceptes plus la responsabilité de ton œuvre « mutilée » et que les lecteurs sont priés de n’y voir que des fragmens et non un ensemble. Les lecteurs ne liront pas la note, ils ne s’apercevront pas que des coupures ont été pratiquées dans ton roman, ton honneur sera sauf, et notre sécurité ne sera plus en péril. » Flaubert me demanda vingt-quatre heures de réflexion « parce qu’il voulait consulter. » Le lendemain, il m’envoya la note, qui fut insérée intégralement. Il était furieux et ne ménageait point ses imprécations ; nous n’en restions pas moins bons amis, car nous étions si bien soudés l’un à l’autre que rien ne pouvait nous désunir.

Que l’on se rappelle cependant que nous étions à la fin de 1856, que la presse périodique vivait, — expirait, — sous le règne de l’arbitraire et que l’administration n’avait qu’à serrer les doigts pour nous étrangler au coin d’un décret. Qu’aurait donc dit Flaubert s’il avait pu être témoin de la publication de son roman posthume ! Le recueil qui a imprimé Bouvard et Pécuchet est un recueil ami du gouvernement près duquel il eût facilement trouvé protection ; l’année 1881 n’a aucun rapport avec l’année 1856 ; le décret de février a repassé le Styx qu’il n’aurait jamais dû franchir, toute liberté est laissée à la discussion, nul ne s’avise, ni ici, ni là, de lire. un roman à la loupe pour y découvrir d’indéfinissables délits, et cependant ce livre n’a pu paraître qu’avec des suppressions ; des pages entières ont été remplacées