Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/797

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colossal ; du jour au lendemain, Gustave Flaubert était devenu célèbre. Tout le monde s’empressa d’acheter le roman qui outrageait les mœurs et vilipendait les choses sacrées. On espérait bien y trouver abondance de ces peintures lascives, de ces scènes voluptueuses qui effarouchaient la pudeur du ministère public ; les amateurs de friandises défendues en furent pour leurs frais ; ils en avaient lu bien d’autres dans Balzac, dans Mérimée, dans Sainte-Beuve, dans Théophile Gautier, et même dans le président de Montesquieu, mais ils trouvèrent un style admirable, une conception très forte, quoique simple, et une profondeur d’analyse à laquelle ils n’étaient point accoutumés. Le succès de curiosité devint un succès littéraire, l’un des plus grands que j’aie vus. A ce succès les critiques de profession, toujours en discorde, ne nuisirent pas. On approuvait, on blâmait, on sifflait, on applaudissait ; on se renvoyait le nom de Flaubert comme un volant sur une raquette ; les plus férus parlaient de l’Ane d’or d’Apulée, les autres se contentaient de quelques divagations sur l’esthétique dans ses rapports avec les œuvres d’imagination, tout comme le jugement de la sixième chambre.

Inconnu la veille, Flaubert était proclamé chef d’école, de l’école réaliste. Le mot le blessa, et, dans son for intérieur, il ne l’a jamais admis. il crut alors, et il crut jusqu’à la fin de sa vie que le mot de réalisme retombait sur la conception même de son œuvre, tandis qu’il s’appliquait au mode d’exécution, à ce que j’appelle la minutie des myopes. Gustave n’en convenait pas, et ce fut un soir que, causant de ce sujet, sur lequel il revenait sans cesse, il me dit : « Envoie-moi ton Polybe. — Et pourquoi faire, grand Dieu ? — Pour y étudier la guerre des mercenaires. Ah ! on m’accuse d’être réaliste, de faire du réalisme, c’est-à-dire de copier ce que je vois et d’être incapable d’invention ! Eh bien ! je vais leur raconter une histoire dont personne ne sait le premier mot ; la scène se passera près de « la baie voluptueuse » de Carthage, comme dirait un avocat impérial, et, nul ne se doutant de ce qu’était la civilisation carthaginoise, on ne me reprochera pas mon réalisme. » Et il m’expliqua le sujet de Salammbô dont il n’avait pas encore trouvé le titre. Il se trompa dans ses prévisions, car Salammbô est tout aussi réaliste que Madame Bovary ; seulement ce livre lui donna une difficulté extrême à écrire, parce qu’il avait vu les scènes de Madame Bovary et qu’il fut obligé de se figurer celles de Salammbô. Il alla en Tunisie faire des études de paysages africains ; on sait s’il a réussi. Sa description du défilé de la Hache est l’exacte peinture d’un de ces chotts dont il a été si souvent question lors de la dernière insurrection d’Algérie. Ce sujet l’avait envahi, il ne parlait d’autre chose ; il me disait : « Là du moins je serai libre, j’aurai mes coudées franches, je ne serai pas toujours retenu par le