Page:Revue des Deux Mondes - 1882 - tome 51.djvu/944

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de lire les romans, de s’y délasser, et même de s’y instruire ! Il est vrai que de tous les genres littéraires, pour beaucoup de raisons qu’il serait un peu long de déduire, mais dont l’une des capitales est la diversité des âges, des conditions, des catégories de lecteurs auxquels il s’adresse, le roman est celui qui supporte le mieux la médiocrité. Il est vrai aussi qu’en raison de l’espèce de vaine curiosité qu’il excite, et de la pâture qu’il donne à la moins délicate et à la moins difficile de toutes nos facultés, je veux dire l’imagination, il est souvent malaisé de s’en reprendre et de discerner un bon roman d’avec un mauvais. Il est vrai enfin que dans le temps où nous sommes il s’est vu compromis dans d’étranges aventures… Mais, après tout, si les chefs-d’œuvre y sont rares, ils n’y sont pas plus rares qu’ailleurs, et quoique « l’antiquité n’en ait composé que dans son âge de décadence et de fort courts, » il y a cette compensation, dont M. Renan s’est tu, que dans toutes nos littératures modernes, immédiatement au-dessous des chefs-d’œuvre du théâtre, ce sont peut-être les chefs-d’œuvre du roman qui tiennent le premier rang. Robinson, Gulliver, Clarisse, et quelques autres choisis dans l’œuvre de Walter Scott, qui passe malheureusement pour avoir mal écrit, qu’y a-t-il donc d’autre que le drame de Shakspeare au-dessus de ces fictions mémorables, histoires d’amour ou romans satiriques ? Et si vous en exceptez ceux de Molière, qui nommerez-vous des chefs-d’œuvre de la scène comique qui ne soit au-dessous de Gil Blas ? Ou dans la littérature d’un pays voisin, citerez-vous une œuvre, drame ou comédie, ou un nom, celui même de Calderon ou de Lope de Vega, qui s’élève au-dessus du nom de Cervantes et de cet immortel Don Quichotte ?

Si nous insistons sur ce point, c’est qu’un écrivain dont nous aimerions suivre l’opinion, comme d’ordinaire, et non pas la contredire, abondant de toute son autorité dans le sens de M. Renan, s’est étonné qu’étant Valbert, on ne voulût pourtant pas cesser d’être Cherbuliez. Nous sera-t-il permis à notre tour d’être un peu surpris de ce jugement de M. Scherer, et qu’ayant si bien loué les chefs-d’œuvre de George Eliot, depuis Adam Bede jusqu’à Daniel Deronda, on se montre, non pas certes si sévère, — car personne mieux que M. Scherer n’a su rendre justice à M. Cherbuliez, — mais si rebelle aux séductions de Meta Holdenis ou de Ladislas Bolski ?

J’estime, en effet, que les romans de M. Cherbuliez tiennent à peu près, dans notre littérature, la place des romans de George Eliot dans la littérature anglaise contemporaine. Négligez les différences. Elles sont considérables ; quelques-unes au profit de George Eliot, les autres au profit de M. Cherbuliez ; mais elles peuvent être négligées. Il n’est question que d’expliquer, nullement de comparer. Ce que j’y trouve d’essentiellement commun, c’est le sentiment profond de la complexité de la vie, c’est le souci constant de la vérité psychologique et de