Page:Revue des Deux Mondes - 1884 - tome 63.djvu/443

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pas lui-même gravement compromis le commencement de réputation que lui avait acquis son Histoire de Philippe II.

Le sujet, il est vrai, n’était pas facile à traiter, complexe comme il est, délicat, et surtout décousu ; mais c’était à M. Forneron de ne pas le choisir ; et nous, puisqu’il l’a choisi, tout ce que nous pouvons dire, c’est que d’autant que le sujet était plus difficile d’autant M. Forneron y devait proportionner son effort. « Il y a peu de choses impossibles d’elles-mêmes, a dit un moraliste, et l’application pour les faire réussir nous manque plus que les moyens. » C’est d’application, d’abord, que M. Forneron a manqué dans la préparation de son livre ; c’est malheureusement aussi de critique et de discernement dans le choix de ses moyens. Tandis qu’en effet il négligeait quelques-unes des plus importantes publications qu’il eût dû d’abord consulter, le volumineux recueil de M. Feuillet de Conches, par exemple, ou celui de M. de Vivenot, — combien d’autres encore ! — et notamment toutes ces histoires provinciales, trop peu connues, si dignes de l’être, M. Forneron Composait la substance de son livre avec ce qu’il y a de moins authentique ou de plus décrié dans la littérature de la révolution, les Mémoires de la baronne d’Oberkirch et les Souvenirs de Mme Vigée-Lebrun, d’Allonville et George Duval, Rose Bertin et Louise Fusil, ou bien encore Antoine (de Saint-Gervais), l’auteur d’une Histoire des émigrés, dédiée aux « Puissances, » et dont je veux ici, pour l’édification et la joie du lecteur, reproduire au moins l’épigraphe : « Noble dans ses causes, glorieuse dans son cours, honorable dans ses désastres, utile dans ses conséquences, l’Émigration française embellira les pages de notre histoire ! » Après cela, muni de telles autorités, l’historien pouvait se dispenser d’aller fouiller à son tour les cartons des Archives, et même d’utiliser des manuscrits privés, « comme ont fait de Thou, Voltaire et Thiers ; » Antoine (de Saint-Gervais) nous suffisait, avec son épigraphe, et le livre de M. Forneron est déjà plus d’à moitié jugé. De même qu’il y a des propos qu’il faut savoir ne pas entendre et des lettres qu’il faut jeter au panier sans les lire, il y a des documens dont il faut savoir ne pas se servir et des commérages qu’il ne faut pas laisser s’introduire dans l’histoire. Avec eux, en effet, et par eux, ce qui s’y introduit, c’est l’erreur. Aussi fourmille-t-elle dans cette Histoire des émigrés. Nous laisserons toutefois aux érudits le soin d’en faire justice, et, nous attachant moins à l’erreur elle-même qu’à son principe, nous essaierons plutôt de dire quel esprit a guidé M. Forneron dans le choix de pareils documens : c’est aussi bien l’esprit de toute une petite et dangereuse école.

Il y en a qui font, selon le mot de M. Forneron, de « l’histoire ennuyeuse et pédante, » les Mignet, à ce que j’imagine, ou les Tocqueville, si vous voulez, les Sybel peut-être encore ouïes Mortimer-Ternaux, hommes de talent sans doute, écrivains consciencieux, mais trop