Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/559

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mais qui n’était guère propre, j’en conviens aujourd’hui, à gagner des voix au pauvre accusé.

Je pensais, je pense encore, qu’un gouvernement, quand il est debout, et tant qu’il est debout, a le droit d’appeler à sa défense les lois, la force publique, les tribunaux, l’échafaud même dans les cas extrêmes ; que, s’il succombe, c’est à l’histoire, à l’histoire seule qu’il appartient de prononcer entre les vaincus et les vainqueurs, de dire de quel côté étaient le bon droit, la justice, le véritable et légitime intérêt du pays, si les vainqueurs ont été des rebelles ou des libérateurs. Je pensais, je pense encore, que si le cours du temps ou le concours des événemens remet sur pied le gouvernement renversé, celui-ci n’a plus aucun droit de revenir sur le passé, de rechercher ses anciens adversaires pour des faits antérieurs à son rétablissement. Frapper en pareil cas, ce n’est plus se défendre, c’est se venger et choisir ses victimes, en raison, non du crime même, mais de telle ou telle circonstance, c’est faire pis que décimer, car, au moins, le sort, étant aveugle, est impartial.

Je le répète, cet ordre d’idées me paraît vrai encore aujourd’hui ; mais le moyen de le faire accueillir ou simplement comprendre par une assemblée tout animée le passions et de ressentimens ? Je ne parvins pas même à le faire approuver par mes interlocuteurs bénévoles.

Nous nous séparâmes, en restant chacun de notre avis, mais dès le lendemain le chancelier sembla prendre à tâche de me placer nez à nez, pour ainsi dire, en face de ma propre sottise.

Au lieu de poser la question comme il est de règle, c’est-à-dire complexe, embrassant d’ensemble le fait et le droit, au lieu de dire : « Le maréchal est-il coupable de haute trahison ? » le chancelier décomposa l’accusation ; il posa d’abord la question de fait :

— Le maréchal a-t-il la aux troupes la proclamation ci-jointe ?

A quoi force était bien de répondre oui, puisque le maréchal en convenait : puis il posa la question de droit :

— Ce faisant, le maréchal a-t-il commis le crime de haute trahison ?

La question n’était embarrassante que pour moi. Lanjuinais s’en tira en disant oui, puis ajoutant que le crime était couvert, à ses yeux, par la capitulation de Paris. Porcher s’en tira en disant oui, et réservant son appel à la générosité de la chambre pour le vote sur la peine qui devait naturellement succéder au vote sur la culpabilité. Moi, j’étais au pied du mur ; je n’avais à mon service ni réponse évasive ni expédient dilatoire. Durant tout le cours de l’appel nominal, qui fut long, car je venais un des derniers, j’étais