Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 74.djvu/560

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perplexe et intimidé : on l’eût été à moins ; c’était la première fois que j’entrais en scène et prenais la parole, et j’allais débuter par casser les vitres.

Le moment venu, je me levai, et pour ne pas être tenté de faiblesse, en me perdant dans mes raisonnemens, je répondis sur-le-champ non à la question. Ce non, répété de bouche en bouche, devint l’objet d’un chuchotement général qui me permit de donner mes raisons sans être interrompu, n’étant guère écouté.

— Point de crime, dis-je (si ce ne sont mes paroles expresses, c’en est le sens), point de crime sans une intention criminelle ; point de trahison sans préméditation ; on ne trahit pas de premier mouvement. Je ne vois, dans les faits très justement reprochés au maréchal Ney, ni préméditation ni dessein de trahir. Il est parti très sincèrement, résolu de rester fidèle ; il a persisté jusqu’au dernier moment. Au dernier moment, il a cédé à l’entraînement qui lui paraissait général, et qui ne l’était que trop en effet. C’est une faiblesse que l’histoire qualifiera sévèrement, mais qui ne tombe point, dans le cas présent, sous les définitions de la loi. Il est, d’ailleurs, des événemens qui, par leur nature et leur portée, dépassent la justice humaine, tout en restant très coupables devant Dieu et devant les hommes.

Je dois ce témoignage à la chambre, que la témérité, je dirai presque, vu le temps et les circonstances, le scandale de mon premier vote, n’excita ni exclamation ni murmure, et qu’à l’issue de la séance, personne ne s’éloigna de moi et ne me fit plus fraîche mine que de coutume. Nous vivions cependant et, en ce moment, nous délibérions sous une atmosphère d’intimidation dont le poids était étouffant. Je n’en veux citer qu’un exemple. Parmi les anciens sénateurs conservés dans la nouvelle chambre des pairs, se trouvait un petit général Gouvion, qui n’était pas, je crois, parent du maréchal. Je l’avais connu à Anvers, où il commandait à l’époque où M. d’Argenson y résidait comme préfet, et je causais quelquefois avec lui.

Quelque temps avant l’ouverture de la séance, je voyais ce petit homme aller, venir, s’asseoir, se lever, comme une âme en peine. A la fin, il s’approcha de moi et me demanda ce que je comptais faire, c’est-à-dire comment je me proposais de voter. Je le lui expliquai ; il n’y comprit rien, à coup sûr, mais il me dit simplement :

— Je ferai comme vous.

— Fort bien ! repris-je ; alors asseyez-vous à côté de moi, nous nous encouragerons mutuellement.

Il s’assit à côté de moi ; puis, quand vint le moment de voter sur la culpabilité, il dit oui, comme tous ceux qui l’avaient précédé ;