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coutume d’honorer les morts comme des êtres divins conduisit les Grecs, puis les Romains, à décerner l’apothéose à des princes. La divinisation des rois et des empereurs, qui nous est justement odieuse, ne l’était pas plus aux contemporains que la canonisation ne l’est aux catholiques. C’est parce qu’on n’a pas reconnu une croyance enracinée durant des siècles au cœur des populations, qu’il a été écrit tant de déclamations contre les honneurs rendus aux Divi Augusti.


VI

Dans toutes les religions, même dans les meilleures, la morale n’a été, pour un grand nombre de croyons, que la piété extérieure, c’est-à-dire l’observance des rites. Le polythéisme grec, qui soumettait les êtres divins à toutes les faiblesses humaines et qui les montrait jaloux, vindicatifs, cruels, aurait en peu d’influence morale, si ces maîtres de l’Olympe tant occupés de leurs plaisirs, de leurs colères et de leurs vengeances, n’avaient été aussi, dans la pensée populaire, par une heureuse contradiction, les gardiens vigilans de la justice. Ils passaient pour veiller à la sainteté des sermens, et leurs autels étaient l’asile des supplians. Sombres et inexorables ministres des vengeances célestes, les Erinnyes (Furies) s’attachaient aux coupables, vivans ou morts. Les cheveux entrelacés de serpens, une main armée d’un fouet de vipères, une torche dans l’autre, elles jetaient l’épouvante dans son âme et la torture dans son cœur. L’étranger, l’impie, qui, par ignorance, pénétrait dans leur temple, était aussitôt saisi d’une frénésie furieuse. Quand les vieillards de Colone sont contraints d’approcher de l’enceinte redoutable où Œdipe, poussé par le Destin, s’est réfugié près de leur sanctuaire, ils marchent, dit Sophocle, sans regarder, sans parler, adressant des lèvres une prière muette aux déesses qu’on appelle les Euménides, ou les Bienveillantes, pour ne pas prononcer leur nom redoutable.

Déifications terribles des remords et gardiennes de la justice dans la famille et dans la cité, les Érinnyes étaient d’autant plus nécessaires, comme sanction morale, à cette religion, que celle-ci fut d’abord peu explicite sur la vie à venir. S’il y avait pour certains morts des supplices et des récompenses, combien la brillante imagination des Grecs, même celle d’Homère, était stérile, lorsqu’il fallait décrire les joies des champs Elyséens !

Hésiode ne jette pas sur l’autre vie plus de clarté. Son poème des Travaux et des Jours est d’une morale très pure ; le vice y est puni, la vertu récompensée, mais sur cette terre. De la vie d’outre-tombe il ne s’occupe pas, si ce n’est en quelques vers pour les