Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/110

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de la vie de Poë ; le fait est que, de quelque façon qu’il ait vécu, le malheureux portait en lui un arrêt de mort et qu’il le sentait ; cette malédiction d’héritage suffit, avec l’amour, purement poétique peut-être, que lui inspira sa femme, à rendre cette figure de pessimiste étrangement touchante malgré tout. Beaucoup d’autres de la même école mêlent une si forte dose d’affectation à un grain presque imperceptible de sincérité !

Les vers qui restent d’Edgar Poë remplissent à peine un volume. Il avait dix-huit ans lorsqu’il publia les premiers, qui furent réimprimés avec quelques changemens après son expulsion de West-Point. Une certaine imitation de Byron et de Moore dans la forme, et de Shelley quant à l’esprit, n’empêche pas la personnalité du poète de percer déjà par places ; plus tard il transforma quelques-unes de ses pièces : Fairy Land, Irène, To, devinrent la Dormeuse, un Rêve dans un rêve, Lénore ; The Doomed City devint la Cité de la mer, etc. Poë se complaît dans ces variations de plus en plus parfaites sur un premier thème ; cependant il lui arriva d’atteindre d’un coup à la perfection, comme dans le sonnet à la Science et dans la pièce ravissante à Hélène, qui jaillit de sa plume vers l’âge de quatorze ans ; mais ce fut le succès de the Ravcn qui assura sa renommée de poète et le rendit populaire. Le Corbeau (1845) est la plus originale de ses ballades, celle où l’on trouve au suprême degré cette qualité de la quaintness, qu’il prisait si fort. La réalité des choses de tous les jours y forme un contraste poignant avec la réalité plus profonde du souvenir, qui nous haute sans trêve et sans pitié. Ce corbeau est le génie de la nuit, l’emblème de l’irréparable, le gardien des regrets déchirans. Ses beautés pathétiques n’éclipsent pas cependant les beautés toutes différentes de the City in the sea. Cette étrange cité, au sein de laquelle la mort a élevé son trône et qu’éclaire une lumière livide partie des flots, fait penser, avec la terreur qui s’en dégage, à quelque tableau confus et grandiose de l’auteur de la Destruction de Ninive ou du Festin de Balthazar, ce fou sublime, John Martin.

Quelle suavité douloureuse dans la Dormeuse, qui, enveloppée des plis de son suaire et de la soie de ses longues tresses, attend le moment où elle échangera sa couche mortuaire pour une autre plus silencieuse encore ! Quelle fantaisie désespérée dans les Cloches ! Elles deviennent humaines à travers leurs frénétiques clameurs et leur élan insensé ; elles nous font partager leur délire.

The Conqueror Worm exprime en un seul gémissement l’inutilité navrante de la veillée du poète au milieu des tombeaux. En vain a-t-il demandé au silence, à la nuit, ce que deviennent les morts. Tout ce qu’il apprend, c’est ce qu’il savait déjà : aucune voix de