Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/153

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En homme rendu pratique par le maniement des affaires, Périclès se dérobe à une discussion embarrassante. Il n’en est pas moins vrai que les sophistes avaient eu le mérite de poser un problème d’une importance incalculable. De l’opposition entre le juste selon la nature et le juste selon la loi sortira la belle théorie stoïcienne du droit naturel fondé sur la raison universelle. Ce droit naturel, les plus récens sophistes ont tort, sans doute, de l’identifier avec le droit de la force ; mais leur audacieuse protestation contre l’autorité sacrée de la coutume amène déjà quelques-uns d’entre eux à proclamer l’égalité originelle de tous les hommes. Lycophron déclare que la noblesse est un avantage imaginaire ; Alcidamas, que la distinction de l’esclave et de l’homme libre est inconnue à la nature. D’autres vont jusqu’à flétrir absolument l’esclavage. « C’est par la loi, disent-ils, que l’un est esclave, l’autre libre ; par la nature, ils ne diffèrent pas ; l’esclavage est donc injuste, car il est fondé sur la contrainte. » Ce texte est l’honneur de la sophistique ; il réfute à la fois et la théorie du droit du plus fort, et Aristote lui-même, qui cite ces paroles pour les combattre.

Les opinions religieuses ne varient pas moins que la justice légale ; ici encore les sophistes se sont bornés à constater un fait. Protagoras a pu en tirer cette conséquence sceptique : il n’est pas bien sûr qu’il y ait des dieux ; mais ce sont les dieux de la mythologie populaire dont il s’agit. Quant à l’existence d’une intelligence, principe de l’ordre du monde, c’est là une question que peuvent agiter des physiciens, comme Anaxagore ; mais le sophiste, qui a pour métier de préparer les jeunes gens à la vie politique, n’est pas tenu de s’en occuper. En tout cas, nous autres modernes, nous aurions mauvaise grâce à flétrir comme athées les sophistes pour avoir douté des dieux païens.

Les vues de quelques-uns sur l’origine des croyances religieuses sont d’ailleurs fort remarquables. La sophistique semble avoir cherché à l’expliquer, comme celle du droit, par l’intérêt. Selon Prodicus, les hommes des premiers âges ont tenu pour des dieux le soleil et la lune, les fleuves et les sources, et, d’une manière générale, tout ce qui nous est utile, comme font les Égyptiens à l’égard du Nil ; et voilà pourquoi on adore le pain sous le nom de Déméter, le vin sous le nom de Dionysos, l’eau sous le nom de Poséidon, le feu sous le nom d’Hephæstos. Critias pensait qu’au commencement « les hommes vivaient sans loi et sans ordre ; on établit ensuite des lois pénales ; mais, comme ces lois n’atteignaient que les crimes commis au grand jour, il est survenu un homme habile et ingénieux qui, voulant prévenir les délits secrets, se mit à parler des dieux puissans et immortels qui voient les choses cachées, et à leur assigner le ciel pour demeure afin de les rendre plus redoutables. »