Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/171

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congrégations ! sus aux jésuites surtout ! Car tel est son bon plaisir, et cy veut le souverain, cy veut la loi.

D’ailleurs n’a-t-elle pas, comme autrefois la royauté, d’habiles légistes pour colorer ses usurpations d’une apparence de droit, un parlement plus docile que celui de Louis XIV pour les sanctionner, et si, par hasard, la justice était saisie, le plus aimable des conseils d’état pour juge unique et… désintéressé ? Qu’a-t-elle à craindre ? Avec de pareils instrumens, on peut tout oser. Une seule difficulté : qui sera l’exécuteur ? Qui endossera cette vilenie d’aller prendre au collet, sans l’ombre d’une provocation, d’un prétexte même, des citoyens parfaitement tranquilles et de les jeter hors de chez eux, comme gens sans foyers et sans aveu ? Dans une foule en délire, on trouve toujours des hommes de bonne volonté pour achever la victime ; il n’y en a jamais qu’un pour lui porter le premier coup.

Mais déjà l’homme est trouvé. A défaut d’idées, il ne manque pas de savoir-faire et, dans le royaume des 303, il n’a pas eu de peine à devenir quelqu’un. Il lui a suffi pour cela de monter souvent à la tribune et de l’occuper longtemps. Au début, il parlait mal, mais les chambres ne sont pas difficiles aujourd’hui et pour les prendre il n’est pas nécessaire d’être un Berryer ; avec un peu de faconde on leur fait aisément illusion. Il se formera d’ailleurs à force d’exercice et de travail opiniâtre. En attendant, le voilà ministre, après Gambetta ! Vivant, il intriguait contre lui ; mort, c’est lui qui fait son oraison funèbre et qui lui succède. Quel coup de partie ! n’avoir, dans tout son passé de journaliste qu’un mot, un seul, en dix ans ; dans son passé d’avocat que quelques méchantes plaidoiries ; s’être montré, comme administrateur, d’une incapacité notoire ; et, sur de pareils fondemens, avoir su bâtir, en quelques années, sa fortune ! Manifestement, cet homme est très fort, en un sens au moins : il possède les deux plus grands leviers qui soient au monde, l’âpre volonté de parvenir et l’inébranlable résolution de rester. A ce portrait, ai-je besoin d’ajouter un nom, et qui n’a reconnu M. Ferry ?

Nul, en effet, n’était en meilleure « posture » pour prendre dans la question religieuse une offensive hardie, ni plus propre à servir en ce point les rancunes de la démocratie. Nul surtout ne comprit mieux, ne vit plus clairement tout le profit qu’il y avait à tirer de l’entreprise. Le conflit rouvert, la lutte engagée, qui pourrait désormais lui disputer la première place ? Il devenait le ministre nécessaire, le leader incontesté de la majorité ; il la tenait par les liens d’une mutuelle complicité, il la rivait pour plusieurs années, par une sorte de forfait, à sa propre fortune. Quelle séduisante perspective ; et comment hésiter ?