Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/199

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Sir Henry Maine avait publié récemment, dans une Revue anglaise, quatre essais intitulés : les Perspectives du gouvernement populaire, la Nature de la démocratie, l’Age du progrès, la Constitution des États-Unis. Il vient de réunir en volume ces essais, après les avoir retouchés, mais pas assez pour en élaguer quelques répétitions inutiles et quelques contradictions qui étonnent [1]. Nous n’avons pas besoin de dire que son nouveau livre mérite d’être là ; mais nous oserons avouer que, l’ayant ouvert avec beaucoup de curiosité, notre attente a été trompée en quelque mesure. L’auteur est un sage, l’auteur a beaucoup d’esprit et, à la vigueur du raisonnement, il unit la vivacité du style et un grand talent pour l’épigramme. Mais nous l’attendions impatiemment à ses conclusions, et, pour la première fois peut-être dans sa vie, il a oublié de conclure.

M. Maine est peu satisfait de ce qui se passe aujourd’hui dans le monde en général, dans son pays en particulier. Il se plaint que les peuples sont travaillés par de stériles inquiétudes et par de vaines espérances ; il les raille sur leurs chimères, sur les déceptions qu’ils se préparent ; il regrette le temps où ils étaient plus raisonnables, plus tranquilles et plus heureux. Mais des railleries, des plaintes, des regrets ne sont pas une conclusion. M. Maine regarde les idées démocratiques comme une maladie très dangereuse, et il en détaille les signes diagnostiques avec une merveilleuse subtilité. Il tâte le pouls au malade, il l’ausculte, lui décrit exactement son mal, ses embarras, ses angoisses, ses souffrances, et il le quitte en lui disant : « Mon ami, vous êtes bien bas. — Que dois-je faire, docteur, pour guérir ? » Le docteur secoue mélancoliquement la tête, ne répond mot, et il s’en va sans laisser aucune ordonnance et même sans prescrire aucun régime. Les gens qui souffrent sont souvent fort injustes pour ceux qui les soignent, et un médecin célèbre disait à ce propos : « Mes cliens disent beaucoup de mal de moi. Ah ! si j’osais dire ce que je pense d’eux ! » Mais il faut convenir qu’un docteur qui condamne ses malades sans avoir essayé de les guérir ou de les soulager n’a pas le droit de se plaindre de leur ingratitude, et qu’un illustre légiste, qui emploie près de trois cents pages à prouver que la démocratie est le pire des gouvernemens, sans indiquer comment il faut s’y prendre pour se préserver de ce fléau ou pour en adoucir les conséquences, est exposé à s’entendre dire par ses lecteurs : « Vous êtes un sage, mais à quoi nous sert votre sagesse ? »

Sir Henry Maine, comme beaucoup de ses compatriotes, éprouve une invincible aversion pour toute la race des politiciens à systèmes, pour

  1. Popular Government, four Essays, by sir Henry Sumner Maine, foreign Associais of the Institute of France, author of Ancient Law. London ; Murray, 1886.