Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/208

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arrêts changeans du suffrage universel, manque trop souvent de cet esprit de suite et de patiente combinaison qu’un grand pays doit apporter dans ses relations étrangères. Une nation qui a le souci de sa grandeur et du rang qu’elle occupe dans le monde doit avoir le souci de ses traditions ; elle ne saurait s’écarter de certaines règles de conduite sans s’exposer à des périls ou à de tristes abaissemens. Les peuples vivent d’honneur autant que de pain ; mais ils l’oublient quelquefois. Tout entiers à leur idée du moment et tour à tour amoureux d’entreprises ou chérissant trop leur repos, tantôt dépensiers jusqu’à la folie, tantôt économes jusqu’à l’avarice, ils ont besoin qu’on les protège contre leurs fantaisies ou leurs oublis, et il peut arriver que l’homme qui les gouverne représente seul contre tous la véritable volonté générale.

Il importe à un grand pays de laisser au pouvoir exécutif une certaine liberté d’action et de mouvement. Mais Montesquieu l’a dit, une démocratie est ombrageuse, défiante, tracassière, et ses délégués, s’inspirant de son humeur, « ne peuvent souffrir le pouvoir même qu’ils confient et veulent tout faire par eux-mênes, délibérer pour le sénat, exécuter pour les magistrats. » Un gouvernement qui se résigne à ces ingérences indiscrètes et pernicieuses perd toute autorité ; il compromet par de déplorables transactions les grands intérêts dont il a la garde ; c’est lui qui répond de tout, ce sont les irresponsables qui gouvernent. Si au contraire il résiste, comme le veut sa dignité, il se met cent ennemis sur les bras, on lui suscite des difficultés sans nombre ; sa principale occupation est de prolonger sa misérable existence, toujours menacée, et les dangers prochains lui font oublier les autres. Ainsi que le disait un homme d’esprit, « il ne peut plus faire que de la politique de quinze jours, » et cette politique très courte est indigne d’un pays qui compte ses années par siècles.

« Un prélat anglais disait que mieux vaut pour une nation être libre qu’être sobre. S’il faut faire son choix et si désormais la démocratie peut seule nous garantir la liberté, je dis : Mieux vaut pour une nation demeurer capable de déployer les vertus d’un grand peuple qu’être libre. » Ainsi s’exprime sir Henry Maine, et nous ne l’accuserons pas de mal résoudre les questions qu’il se posé, nous lui reprocherons seulement de les mal poser. Dans son réquisitoire contre la démocratie, il n’a voulu voir que les abus ; tout gouvernement a les siens, tout gouvernement est sujet à se corrompre : comparer une démocratie vicieuse et abandonnée à ses vices avec un état aristocratique dans sa fleur et dans sa gloire, avec un royaume administré par un homme supérieur, c’est faire une comparaison qui cloche, et les comparaisons boiteuses n’ont jamais rien prouvé. Le sénat romain, au temps des guerres civiles, l’oligarchique Venise dans sa décadence, la monarchie