Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/212

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Ruggieri, l’astrologue de Catherine de Médicis, et le vieillard, prenant la main des jeunes gentilshommes, leur prédit une haute fortune. Toute la scène est bien conduite. Elle s’ouvre par un quatuor léger, insouciant, auquel succède la prophétie, une phrase développée avec noblesse sur un accompagnement intéressant ; le tout est d’un sentiment juste et d’un beau style. La romance qui suit : Comme un rayon céleste et doux est gracieuse ; gracieux également, le chant de Saint-Mégrin apercevant la duchesse endormie. Le violon-solo reprend très heureusement après le ténor cette suave cantilène. Tout le début de l’ouvrage est véritablement digne de louange. Le duo de Saint-Mégrin et de la duchesse contient d’excellentes choses, surtout dans la première partie. La jeune femme, s’éveillant lentement, aperçoit le jeune homme agenouillé près d’elle, et la mélodie caressante : Au-delà des mondes, est délicieusement noyée dans une double langueur de sommeil et d’amour. La péroraison du duo nous plaît moins ; la phrase : O brûlante flamme ! manque de naturel et d’aisance dans les développemens ; on pourrait, du reste, généraliser ce reproche et critiquer dans l’ensemble de l’opéra une recherche incessante d’originalité qui, parfois, n’amène dans l’expression musicale que la gaucherie et la gêne. Les récitatifs, trop souvent contournés, n’ont pas l’aisance que doit toujours, tout en évitant la banalité, conserver le dialogue musical. Il faut, quand on écrit pour le théâtre, ne pas craindre, au besoin, d’écrire un peu gros.

MM. Hillemacher s’y résigneront, je crois, malaisément : ils ont le goût de toutes les finesses harmoniques et instrumentales, mais ne possèdent pas au même degré cet instinct dramatique sans lequel toute musique de théâtre languit. Les parties passionnées de Saint-Mégrin ne sont pas les meilleures. Par exemple, le dernier duo manque de souffle et de grandeur tragique. Nous lui préférons le duo du troisième acte entre le duc et la duchesse de Guise, avec la phrase anxieuse, éperdue de la duchesse : Ciel ! pour quel crime ignoré ! Il y a dans la conduite générale de cette scène du mouvement et de la vie.

Mais ce qui vaut mieux encore parmi les pages importantes de l’opéra, c’est le bel air de la duchesse attendant Saint-Mégrin au rendez-vous d’amour et de mort. Ici, l’émotion se trahit véritablement. Et comme elle a vite raison des complications et des recherches I Comme les brumes se dissipent sous le rayon !

Ciel ! épargne ses jours dans cette nuit cruelle !
Fais qu’il m’aime assez peu pour ne pas m’obéir !

La mélodie est libre, libre des craintes trop scrupuleuses qui souvent arrêtaient jusqu’ici son épanchement naturel. Nous sentons enfin