Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/226

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l’inventeur triste et le puiseur d’ombre, le mage, le pontife des ténèbres et le pape de l’infini ; si la drôlerie d’une certaine verve bouffonne, si des rimes rares, si le sentiment profond et ardent des tentations de la pure nature, que sais-je encore ? y déguisaient peut-être assez bien l’obscénité de l’inspiration, le Théâtre en liberté achèvera de donner leur vrai sens à ces Chansons, et avec elles d’éclairer, je le crois, tout un côté relativement obscur de cet étrange tempérament poétique.

Trois pièces, au moins, y roulent en effet sur ce thème : Sur la lisière d’un bois, Être aimé, et la Forêt mouillée. La première est, si l’on veut, une transcription de l’Oaristys, — à la manière de Victor Hugo. La seconde est le monologue d’un roi quelconque, d’un tyran vague et anonyme, qui se désole de n’être aimé que pour sa royauté ou, comme il dit encore, que pour la sentinelle qui veille aux barrières du Louvre. Posez le cent-garde, on aime le roi ; ôtez le cent-garde, plus d’amour, partant plus de joie. La troisième, dont j’ai déjà dit deux mots, est une sorte de féerie sans poésie, sans grâce et sans esprit, plus courte, mais dans le goût de celles de feu Clairville, et qui se termine par ces deux vers que prononce un ruisseau bavard :

Sans nous, si nous n’avions fait retrousser Goton,
Ce Jocrisse risquait de devenir Platon.

Mais ce que l’on ne saurait dire, c’est le ton de plaisanterie grave dans lequel sont traités ces sujets, l’importance que le poète y attache, la certitude qu’il a d’y donner le mot de l’énigme où les « penseurs blêmes » s’étaient inutilement acharnés jusqu’à lui :

… Ah ! le couple est saint, le nid est vénérable ;
Le fond de la nature est un immense hymen,
J’en veux ma part ! ..

Ou encore :

Lumière et pensée !
O ciel époux, reçois la terre fiancée.
Êtres, l’amour est flamme et l’amour est rayon,
Il tend d’en haut la lèvre à la création,
Et la nature pose, en entr’ouvrant son aile,
L’universel baiser sur la bouche éternelle.

Ou encore :

Mais tu dis : Quelque chose existe. J’en conviens.
Quoi ? Le sexe. Eve, aux temps antédiluviens,
Daphnis suivant Chloé, Jean pourchassant Jeannette…