Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/326

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


jamais subies une famille de rois. Il fallait que les événemens lui forçassent la main, et c’est ce qui arriva.

Il se préoccupait surtout de la Prusse. Il fut promptement édifié sur ce point. Bischoffswerder le rejoignit, le 11 juin, à Milan. Il lui annonça le désir de Frédéric-Guillaume d’avoir avec lui une entrevue, de s’expliquer et de s’entendre sur toutes les affaires, notamment sur celles d’Orient et de Pologne. En Orient, Frédéric-Guillaume était obligé par ses traités de soutenir les Turcs si l’Autriche refusait de traiter sur le principe du statu quo ante strict. Il conseillait à Léopold d’accéder à ce principe : la signature de la paix dégagerait la Prusse, qui laisserait ensuite l’Autriche interpréter le statu quo dans le sens d’une rectification de frontières. Les Turcs, livrés à eux-mêmes, seraient bien forcés de se montrer accommodans. Ces propositions parurent fort opportunes à Léopold ; il s’y rangea promptement. Le temps des atermoiemens, d’ailleurs, était passé. Il apprit que la famille royale avait décidé de partir du 12 au 20 juin. On était alors au 18 : Louis XVI et Marie-Antoinette pouvaient être en route et, d’un jour à l’autre, Léopold se trouverait mis en demeure d’agir. Il lui importait d’avoir les mains libres. Il pressa, en conséquence, ses plénipotentiaires de conclure la paix, puis il annonça à Bischoffswerder qu’il adhérait à l’alliance prussienne et acceptait de se rencontrer avec le roi Frédéric-Guillaume.

On convint que l’entrevue aurait lieu dans le cours de l’été, au château de Pillnitz, c’est-à-dire chez l’électeur de Saxe. Ce fut pour Léopold une occasion de mettre sur le tapis les projets de concert et de congrès qu’il agitait vaguement dans son esprit. « Avant tout, dit-il à Bischoffswerder dans sa première audience, nous traiterons des affaires de France. » — « Il faut, ajouta-t-il dans un autre entretien, extirper le mal dans la racine. Toutes les puissances doivent s’entendre sur la nécessité de mettre un obstacle à la propagation de ce fléau. » Toutefois elles ne devaient y procéder qu’avec une « extrême circonspection. » Il fallait, poursuivait Léopold, qui, par ce commentaire atténuait singulièrement la portée de ses premières paroles, « il fallait laisser mûrir les événemens, attendre que la nation française elle-même éprouvât le besoin d’un changement. » L’intervention serait motivée par les dangers de la famille royale et par les excès de la propagande ; mais elle ne serait efficace que si elle était concertée et collective. Léopold le marqua expressément dans une note qu’il remit à Bischoffswerder, et l’on verra bientôt de quelle importance cette condition préalable était pour sa politique. C’était, en effet, un acte tout politique qu’il se proposait d’accomplir. Pour céder au sentiment de