Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/362

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ajoutée après coup, comme l’indique la différence de l’encre, et suivie de la signature de Jean Poquelin : « En pistoles, écus d’or et douzains, deux mille livres. » Eudore Soulié s’est contenté de noter cette addition, assez singulière cependant, vu l’importance de l’article, et ne s’y est pas autrement arrêté. Plus soupçonneux, Edouard Fournier a voulu s’en rendre compte [1] et, cette fois, malgré ce que sa critique a d’aventureux, malgré la façon très arbitraire dont il mêle et combine, en vue de l’effet, les diverses parties de l’inventaire, son explication ne manque pas de vraisemblance. Poquelin aurait déclaré d’abord qu’il n’avait pas d’argent comptant, puis, notaires et parens refusant de le croire, menacé d’une poursuite en « recelés » qui lui aurait fait perdre toute la somme [2], il aurait ramené son monde à Saint-Ouen et produit les 2,000 livres, cachées au fond du coffre à linge.

Cela jette un jour assez fâcheux sur le caractère du tapissier. La fin de l’inventaire, qui comprend ses titres et papiers, n’est pas pour laisser de lui une meilleure impression. Sur les vingt-cinq créances énumérées, la moitié seulement représente des opérations normales, c’est-à-dire des ventes de meubles. Le reste ne fait aucune mention de marchandises et contient cette vague formule, anormale en l’espèce, puisque l’obligataire est commerçant : « Pour les causes y portées. » On a donc lieu de croire qu’il s’agit là de prêts, voire de prêts à la petite semaine ; car on y trouve de bien petites sommes et dues par de petites gens : ainsi, 24 livres 18 sous, reconnues par un vigneron de Nanterre, 26 livres par un tailleur d’habits, 18 et 14 livres par des inconnus ; tout cela, comme dit le mémoire de maître Simon dans l’Avare, en forme de « bonne et exacte obligation par-devant notaire. » Examinée de près, une de ces créances, souscrite par François de La Haye, « maréchal des salles des filles damoiselles d’honneur de la reine, » rappelle assez bien un article du fameux mémoire. Le signataire déclare devoir la somme de 192 livres « pour les causes contenues ès dites lettres, » et, au des de la pièce, se trouvent deux reçus, l’un de 64 livres, l’autre de 34 livres 4 sous, montrant qu’il s’acquittait par acompte. Le premier de ces reçus porte, en outre, la remise d’une tenture de tapisserie. Ainsi, en admettant qu’il s’agisse d’un prêt, Poquelin aurait donné la somme moitié en espèces, moitié en marchandises, et, son débiteur tardant à le rembourser, il aurait repris sa tenture. Harpagon n’agissait pas autrement, quoiqu’il opérât sur une plus vaste échelle :

  1. Études sur Molière, I, 1, 1885.
  2. Formule des anciens actes d’inventaire, et Ferrière, Dictionnaire de droit et de pratique, 1752, article Recelé et Divertissement.