Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/363

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« Des quinze mille francs qu’on demande, le prêteur ne pourra compter en argent que douze mille livres ; et, pour les mille écus restans, il faudra que l’emprunteur prenne les hardes, nippes, bijoux dont s’ensuit le mémoire, et que ledit prêteur a mis de bonne foi au plus modique prix qu’il lui a été possible. » Ce n’est pas, on le verra, la seule ressemblance qui existe entre Jean Poquelin et Harpagon.


III

Marie Cressé n’avait que trente-quatre ans lorsqu’elle mourut, laissant à son mari quatre enfans en bas âge : trois garçons dont l’aîné avait onze ans et une fille de cinq ans ; deux autres étaient morts avant leur mère. Celui de ces enfans qui devait vivre la plus longue vie, ne dépassa guère la cinquantaine ; deux autres n’arrivèrent pas à trente-six ans. Tous avaient donc reçu de leur mère cette santé délicate que nous connaissons à Molière par le témoignage de ses contemporains, et, si l’on ne regrettera jamais trop la mort prématurée du grand poète, il fut, somme toute, le plus favorisé sous ce rapport des enfans de Marie Cressé. Il faut donc atténuer quelque peu l’ordinaire lamentation funèbre sur les fatigues et les chagrins qui, seuls, auraient causé sa mort. Hâtons-nous d’ajouter qu’il reçut de sa mère autre chose qu’une faible constitution. L’intérieur de Jean Poquelin devait changer beaucoup avec son veuvage : la négligence et le désordre finirent par s’y installer complètement ; plus de propreté, aux deux sens du mot, celui d’autrefois et celui d’aujourd’hui. L’élégance que nous y remarquions tout à l’heure était donc l’œuvre de sa première femme. Or, Molière se montrera plus tard ami du luxe, comme sa mère, plein de recherche et de goût dans sa vie intime, avec cette pointe d’originalité artistique et de curiosité qui se rencontre souvent chez les hommes de lettres. Et, comme il fut d’autre part une âme libérale, un cœur aimant, ce que Jean Poquelin semble n’avoir été à aucun degré, il est légitime, comme la fait Eudore Soulié, de rapporter à Marie Cressé l’honneur d’avoir transmis à son fils ces qualités affectueuses que l’on aime à trouver jointes au génie. Par là se vérifierait une fois de plus cette remarque souvent renouvelée que les grands hommes tiennent surtout de leur mère.

Lorsque Molière perdit la sienne, il était bien jeune pour en conserver un souvenir durable. Il n’y a trace, dans ses œuvres, de cette tendresse rêveuse qu’inspire quelquefois à un poète le souvenir d’une mère trop tôt disparue. Ce sentiment,