Page:Revue des Deux Mondes - 1886 - tome 75.djvu/956

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


porter le nom d’un homme qui par son génie scientifique est l’honneur de la France, qui est entouré des sympathies et du respect du monde entier, les édiles parisiens, qui ne reconnaissent pas l’aristocratie du génie et de la gloire, feront des façons ; ils marchanderont leur souscription et les terrains de la ville à M. Pasteur. Ils sont méticuleux pour une œuvre qui n’intéresse que la science et l’humanité ! Pour tout le reste, ils ne s’arrêtent devant rien, ils poursuivent leur œuvre en maîtres omnipotens.

Ils envoient des secours à tous les grévistes et ils se votent à eux-mêmes des subsides pour leurs voyages. Ils traduisent au besoin devant leur tribunal d’inquisition les particuliers, dont ils ne craignent pas d’éplucher la fortune. Ils prétendent gouverner l’enseignement, ils s’occupent aussi de remplacer les armées permanentes par une garde nationale d’un nouveau genre sous le nom de bataillons d’adultes. Ils n’ont pas manqué surtout de délibérer sur l’expulsion des princes et sur la confiscation de leurs biens. Tout cela se passe sous les yeux d’un préfet qui proteste timidement, vainement, en attendant que le conseil municipal ait son pouvoir exécutif, qu’il finira peut-être par obtenir, comme il va avoir un de ces jours ses séances publiques. Alors rien ne lui manquera, et si on lui objecte encore qu’il manque à la loi, il répondra, comme il l’a fait ces jours derniers, que c’est la faute de la loi. — Eh bien ! devant cette anarchie, devant cette force usurpatrice d’un pouvoir qui n’est que ridicule aujourd’hui, qui peut être tyrannique demain, que fait le gouvernement ou ce qu’on peut appeler encore de ce nom ? Il ne fait rien, à peu près rien et il laisse tout faire ou à peu près. M. le président du conseil parle d’un gouvernement en expectative qui menacerait la république, qu’il aurait entrevu quelque part, un peu à l’hôtel Galliera ou à Eu ; il se trompe parce qu’il le veut bien. Le gouvernement qui peut être le plus vrai danger pour la république est là, à l’Hôtel de Ville, avec son organisation, avec son budget, avec son arrogance, — et avec la liberté qu’on lui laisse, à la première crise, il serait tout constitué !

C’est l’éternelle faiblesse des républicains de n’écouter que leurs passions, de ne pas vouloir s’avouer que, s’il n’y a pas aujourd’hui un gouvernement, c’est qu’ils ne font rien pour le créer, que le mal dont ils ont, par intervalles, le vague sentiment, est tout entier non là où ils le cherchent, mais dans leurs fautes, dans leur politique. Ils peuvent essayer encore quelquefois de faire illusion à l’opinion, de se faire illusion à eux-mêmes par des déclamations, par des démonstrations de force ou de majorité. Ils peuvent se figurer qu’ils suppléeront à tout ou qu’ils en imposeront par des violences, par des expulsions de princes. C’est une dernière méprise. Il y a deux points sur lesquels les républicains devraient être bien fixés. Le premier, c’est que le pays ne se laisse plus abuser. Il commence à voir clair dans ses