Page:Revue des Deux Mondes - 1887 - tome 81.djvu/692

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actions de grâces : « Merci, mon Dieu ! Vous me donnez une illustre occasion de prouver mon amour. Et vous, ma belle, je vous salue : que votre péché soit béni ! Je vous dois compte, à présent, du mal qu’un autre vous a fait ; je me réjouis d’acquitter sa dette envers vous. Je vous aimais innocente ; fautive, je vous adore ! » Mais non ! le pauvre Sylvain n’est pas si bien appris : il souffre, cet homme, — qui n’est qu’un bomme. — Aussitôt que cette fille est accusée, il l’interroge avec jalousie, avec colère, et sa défiance est vite injurieuse : « Si Denis Ronciat voulait vous épouser, vous feriez peut-être votre devoir et votre contentement en le voulant aussi ? — Je crois que je ne ferais ni l’un ni l’autre. — Ce n’est point ce qu’il dit ! » Quand le malheur est avéré, son ironie éclate : « Courage ! vous voulez qu’on vous respecte comme une sainte, pas vrai ! » Voilà des sentimens qui ne sont guère fabuleux. Quant au rival de Sylvain, à ce Denis Ronciat, c’est le loup en personne, ou plutôt c’est un renard, animal moins rare dans les villages. Il a goûté de la tendre poulette ; cette poularde, à présent, la riche dame Rose, ferait bien son affaire. Sensuel et fat, cupide et finaud, vaniteux et poltron, égoïste à souhait, n’est-ce pas assez de titres pour que nous le reconnaissions comme notre prochain, au moins comme le type accompli d’une variété de l’espèce ? Et dame Rose, non plus, n’est pas un corps glorieux : assez de voisins en ont tâté. Surprise et fâchée de la froideur de Sylvain, elle apprend qu’il aime Claudie et que la pauvrette n’est pas sans reproche : elle ne se prive pas de lui jeter la pierre. C’est elle ensuite, il est vrai, qui court après la fugitive et la ramène, et qui aide le plus ardemment à son mariage. Hé oui ! cette joyeuse commère est une bonne femme ; mais une bonne femme, surtout de ce genre-là, est une femme. Enfin, les parens de Sylvain, le père et la mère Fauveau, ressemblent-ils à des figures célestes ? Hé non ! Ce n’est pas seulement lorsqu’il traîne la jambe qu’on sent que le père Fauveau n’a pas d’ailes. Il est attaché à la terre, ce brave paysan, et aux fruits de la terre et à leur prix, aux écus bien sonnans, pour le moins aussi fortement qu’à l’honneur. Il fait tout ce qu’il peut pour détourner son fils de Claudie et se résigne difficilement à ce mariage ; mais la bru de son choix était dame Rose, propriétaire des moulins qu’elle a éventés de son bonnet. Quant à la mère, tout le suc de son rôle est dans cette phrase : « Ah ! mon fils, comme le voilà épris ! Allons ! je vois bien qu’il faudra contrarier ton père pour le contenter ! » Une ménagère qui devine les sentimens de son fils unique et s’en fait la complice, on ne peut la révérer, de bonne foi, comme une apparition. Elle forme, avec ce dur bonhomme, un couple qui n’a rien de chimérique.

Reste un seul personnage : le père de Claudie. Ah ! pour celui-ci, nous avouons qu’il diffère quelque peu du commun des hommes. Il participe de notre nature, mais une essence plus subtile est mêlée en