Page:Revue des Deux Mondes - 1889 - tome 91.djvu/576

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des hommes, au moins des hommes compétens, est une garantie de certitude, sans mettre en péril la véracité de nos facultés.

Si la décision finale appartient à tous, on peut dire que la recherche et la découverte n’appartiennent qu’à chacun en particulier. De là la liberté d’examen. Ainsi la méthode de recherche appartient à la raison individuelle, lors même qu’on accorderait que le critérium final est dans l’accord des diverses raisons. Au fond, personne, parmi les philosophes, pas même Descartes, ne dit que la raison individuelle, en tant qu’individuelle, est juge de la vérité; ce serait la maxime de Protagoras, combattue par tous les plus grands métaphysiciens; la vérité, au contraire, est une, impersonnelle; et la raison elle-même, prise en soi, est impersonnelle. La difficulté est de démêler dans les jugemens de la raison ce qui est impersonnel et ce qui est individuel, ce que nous voyons en tant que raison impersonnelle et ce que nous voyons en tant que raison individuelle ; c’est en ce sens que l’accord devient un critérium. Car tant qu’on dispute, où est la preuve que l’on possède la véritable évidence? Si telle chose est évidente pour moi, pourquoi ne l’est-elle pas pour tous? Si, au contraire, on est d’accord, c’est qu’il ne reste plus de motif de doute. A la vérité, l’accord lui-même n’est pas toujours une raison décisive; car on n’a peut-être pas assez examiné : de là la nécessité de l’examen et le droit de la raison individuelle ; mais, après examen, le seul point d’appui vraiment solide est ce qui n’est contesté par personne, au moins dans les limites de ce qui est accordé : c’est ainsi que le Cogito de Descartes est absolument certain, comme vérité de fait, quoiqu’il puisse y avoir encore débat au point de vue de l’interprétation métaphysique. Le système de Lamennais, tout paradoxal qu’il est en réalité, n’en a pas moins mis en lumière une vérité notable, et nous a obligés utilement à serrer d’un peu plus près le problème difficile de la certitude,


III.

La politique de l’abbé de Lamennais, dans la première période de son rôle militant, c’est-à-dire pendant la restauration, est d’accord avec sa philosophie. Il soumet tout, dans l’ordre des gouvernemens, aussi bien que dans l’ordre de la vérité, à l’autorité, et à l’autorité de l’église. Et l’église, c’est pour lui l’église catholique, représentée et constituée dans son chef visible, le pape. Comme Joseph de Maistre, il rétrograde au-delà des principes de l’église gallicane ; il proteste contre 1682. Il voit dans le pape l’autorité suprême et infaillible, le représentant de la souveraineté. Sa politique est donc ce que l’on a appelé l’ultramontanisme. C’est lui, on