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ni effusion, pas une pensée pour Dieu, pas même une émotion humaine.

C’est cependant à Paris que tiennent à se marier les gens qui pourraient le plus aisément s’en dispenser. Ainsi, pourquoi les vieilles familles de l’aristocratie française, de la vraie, qui n’ont plus aucune place dans le Paris cosmopolite de cette fin de siècle, ne songent-elles pas à revenir aux anciens usages en allant chercher au village, au milieu des paysans admiratifs, la bénédiction du vieux prêtre qui conserve encore le respect du château et qui saurait mettre tout l’élan de son cœur et de ses prières à unir leurs destinées ? Combien la religion, autant que la poésie, y trouveraient mieux leur compte !

Ces réflexions assiégeaient l’esprit d’un jeune capitaine de chasseurs à pied qui, l’air ennuyé, se dirigeait vers Saint-Pierre de Chaillot, se frayant difficilement un chemin, dans le bout de méchante rue où s’ouvre cette église si pauvre d’aspect, parmi les voitures immobilisées dans un embarras inextricable et les valets de pied encombrant l’étroit trottoir, repoussés eux-mêmes du parvis par la nuée de badauds et de mendians, invités de rencontre de toutes les cérémonies parisiennes.

Il s’agissait cette fois d’un mariage qui unissait deux grandes familles du faubourg Saint-Germain, du petit nombre de celles qui disent encore : le faubourg et y croient, qui, vivant en plein Paris, passent toujours à côté du mouvement parisien, ne lisent que les feuilles de bon ton et de doctrine irréprochable, ne connaissent des théâtres que l’Opéra-Comique, des Églises que la leur, du monde que les raouts de Carême, des romans que ceux qui n’en sont point, et des ouvrages sérieux pas seulement les titres.

Le capitaine vicomte Jean de Vair appartenait à cette race, mais lui, portait allègrement le poids de sa descendance.

La taille bien prise dans sa tunique sombre, la tête droite, le regard haut, l’œil bleu, tantôt humide d’une grande douceur, tantôt glacé par une âpre énergie, la moustache blonde très relevée, les cheveux taillés à l’ordonnance sous son képi porté très réglementairement, la main nerveuse dans le gant de Suède blanc pendant qu’il écartait la foule, le jarret tendu sous le rebondissement du sabre, — toute sa personne accusait l’autorité d’un grand passé jointe à la vaillance d’un fier avenir.

Fils unique de parens ayant toujours vécu retirés sur leurs terres, il avait poussé au grand air, jusqu’à l’âge où les nécessités de son éducation avaient exigé qu’on le mît au plus voisin collège de jésuites. La prison, après la liberté absolue, c’était dur ; il ne s’y était jamais accoutumé.