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bilités. Jusqu’ici, sauf le regret d’être arrivé à trente ans sans avoir fait campagne, aucune déception ne l’avait effleuré.

Ses parens, en revanche, voyaient la leur s’augmenter chaque jour en constatant davantage que ce fils unique semblait perdu pour eux, autant que pour les goûts et les idées qu’ils eussent souhaité lui inculquer.

Pour le reconquérir, sa mère, maintenant, n’espérait plus rien que du mariage ; et tous ses efforts tendaient à trouver la jeune fille qui le ramènerait au bercail. Seul, ce grand projet avait le don de l’émouvoir ; elle y consacrait toutes ses facultés, elle n’eût rien épargné pour en hâter la réussite. Aussi, tandis qu’elle faisait l’appel de ses relations, même les plus oubliées, qu’elle relevait soigneusement les pistes matrimoniales, quêtant des renseignemens un peu partout, tenant état des partis les plus avantageux, dans chacune de ses lettres, elle revenait à l’assaut :

— Je suis donc bien vieux ! pensait Jean de Vair, que ma pauvre maman me sonne ainsi la retraite !

Cependant, quoi qu’on fît pour le séduire aux joies d’hyménée et quelque avantageux que fussent les partis auxquels on l’engageait à songer, il ne se laissait pas tenter. Et il avait fallu le sentiment très réel du vif chagrin que sa mère éprouvait de sa résistance pour le décider à venir juger par ses yeux d’une adorable jeune fille dont on ne cessait de lui vanter les charmes. C’était pour l’apercevoir qu’il avait saisi le prétexte de ce mariage à Saint-Pierre de Challiot, étant parent éloigne du marié, et qu’il se hâtait vers l’église avant que le cortège n’y eût fait son entrée.

Celui-ci se formait par couples. À première vue, on ne distinguait qu’un grouillement de têtes ahuries et de chapeaux balancés au bout des cannes, les femmes craignant pour leur toilette, les hommes pour leur coiffure. À chaque nouvel arrivant, un remous, — puis on se tassait davantage : le suisse, immuable sous le porche, attendait les mariés ; un monsieur en habit, armé d’un nez formidable, comme d’un rostre, fendait cette foule avec importance, agitant un papier au-dessus de sa tête, appelant des noms, distribuant des avis, indiquant les rangs.

Peu de personnes encore avaient pris place dans la nef, et, le dos tourné à l’autel, elles ne s’occupaient que du mouvement de l’entrée. Avec son premier rang de fauteuils et ses alignemens de chaises, le chœur avait une tournure de distribution de prix ; on en comptait aisément les lumières ; tout avait été calculé au plus juste et sans fracas. L’ensemble n’avait ni grandeur, ni élégance, ni charme : c’était ce qu’on est convenu d’appeler une décoration de bon ton.

Jean de Vair s’était arrêté perplexe devant cette cohue qui lui