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SACRIFIÉS.

vache à la pauvre femme. Je souscris pour cent francs. » Dame, l’effet ne s’était pas fait attendre, chacun y était allé de sa pièce blanche, et la Renault, tout en disant que la bête qu’on lui rendrait ne vaudrait point l’autre, avait bien été obligée de se consoler tout de même.

À force de se remémorer ces choses, le conducteur en oubliait son cheval, et la route, remontant l’Asse, s’allongeait toujours plus morne entre deux murailles de montagnes grises, sans un arbre, sans une végétation, sans rien qui rappelât la vie.

Après avoir fumé deux cigares pour tromper sa faim, le capitaine de Vair crut prudent d’appeler l’attention de son voisin sur la perspective du déjeuner :

— Vous savez que ça creuse, insinua-t-il, et puisque vous relayez à Barrême, ce qui n’est pas de trop, entre nous soit dit, vous devriez bien persuader à votre pur-sang de prendre son allure des dimanches.

— La pauvre bête est comme nous, capitaine, elle a bonne envie d’arriver, répondit le conducteur ; mais ça monte à continuer depuis Châteauredon, et, dame ! elle n’a plus les poumons très frais.

Il la réveilla pourtant d’un coup de fouet, et, une heure après, le courrier entrait dans Barrême.

Le temps de déjeuner, de se déraidir un peu, de substituer au cheval gris un rouge d’allure tout aussi dolente, et le coucou, sa capote toujours sursautant, roula vers Saint-André.

La route y atteint le Verdon et s’y bifurque en plusieurs directions : au sud, elle descend sur Castellane ; à l’est, elle va sur Annot et Entrevaux ; au nord, elle s’élève vers Colmars et Allos, où elle cesse.

Cette vallée est plus vivante que celle de l’Asse ; la montagne y atteint des altitudes de 2 000 mètres. Sur beaucoup de points, elle est couronnée de sapins et de mélèzes ; les villages sont assez rapprochés et les cultures se montrent partout où l’implacable et incessante pluie de pierres leur laisse un coin de terre et de soleil.

Chaque site nouveau éveillait une réflexion. Les bois avaient mis la conversation sur la chasse, et le conducteur avait souvenance d’un vol de bécasses qui s’était abattu, un jour de neige, tout proche de la route, contre un massif de genévriers. Et puis, sans parler des chamois, qui ne se montraient guère avant Colmars, c’était un fier coup de fusil que le coq de bruyère, le vrai tétras, au plumage noir, avec des miroitemens bleuissans comme des scintillemens d’acier ; mais, par exemple, on ne l’approchait pas facilement, surtout dans la saison où il se perchait. Si le capitaine avait