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SACRIFIÉS.

pas trop de toute leur énergie pour réveiller les bonnes volontés. Dans ces occasions-là, le capitaine de Vair exerçait une surveillance particulièrement sévère, il exigeait que ses chasseurs restassent insensibles à toutes les intempéries, s’endurcissant en vue des misères de la guerre. Cette fois pourtant il se promenait à l’écart comme désintéressé de l’exercice, et sa compagnie, qui le connaissait bien, se demandait quelle préoccupation grave pouvait occasionner une indifférence aussi extraordinaire.

Il allait à grands pas, indifférent au sable qui le frappait au visage, forcé parfois de s’arrêter pour résister à la bourrasque, mais toujours tête haute, aspirant avec frénésie cet air glacé qui calmait sa fièvre. C’était la veille, quand il avait lu la réponse qu’il attendait si anxieusement, qu’un délire l’avait pris, et, depuis, le sang lui battait aux tempes. Connaissant son père, il était préparé pour un refus, mais si sec, si cassant, inexorable et méprisant, non, il n’eût jamais pensé qu’un enfant pût en essuyer un semblable !

Il avait dit : non, froidement, brutalement, comme pour se débarrasser d’un importun, sans daigner s’apercevoir que tout le cœur de son fils, de son unique enfant, palpitait dans les pages brûlantes où il contait son pauvre amour. Les avait-on seulement achevées, dès qu’on s’était heurté à cette roture ? Qu’importait le charme exquis, la valeur rare de celle qu’il voulait sienne, du moment que son nom ne sonnait pas aristocratique ! Qu’il l’aimât, lui, à en mourir, qu’importait ! Sa vie plutôt qu’une mésalliance ! Férocité de l’orgueil et inconséquence du préjugé. Cette race, leur fierté, à laquelle ils immolaient hautement tous autres sentimens, ne s’éteignait-elle pas alors fatalement en lui, Jean, le dernier du nom ? « S’éteindre, oui, avait écrit le comte de Vair, mais non forligner. »

Il souffrait, oh ! il souffrait atrocement. Quoi ! sa mère elle-même, si tendre d’ordinaire, n’avait pas trouvé une parole pour le soutenir au moins dans sa détresse, pour bercer sa désespérance ? Dérision que cette folie de l’amour maternel, qui n’éclate qu’à bon escient ! L’enfant est là-bas, au loin, perdu et seul, le cœur à l’agonie, et on trouve la force de s’empêcher de voler à lui, même de lui crier qu’on pleure de sa souffrance ! Le préjugé de caste a donc cette force de faire taire l’amour de la mère ? Alors il est monstrueux, car il s’insurge contre la nature même ; il est funeste surtout, car il arrête net les irrésistibles élans qui font les grandes actions. Et comme depuis longtemps il l’exécrait en secret, ce vieil attirail du passé qu’il sentait si ridicule, si usé, dès qu’on osait le sortir dans la pleine lumière du temps présent ! Avait-il eu assez raison de le haïr ! À son tour, il en était saisi, il en était meurtri, et il comprenait qu’on n’échappe jamais tout à fait au