Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/706

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Ils sont comme ils sont ; et M. Becque ne les voit pas en beau ; mais il ne les voit pas non plus à la façon d’un caricaturiste. J’aime encore la nature de son observation, qui ne vise point à la profondeur, mais à l’exactitude ; qui y atteint presque toujours ; et qui me rappelle plus d’une fois, dans les Corbeaux et dans la Parisienne, celle de l’auteur de Turcaret. On sait que Turcaret n’a jamais pu réussir au théâtre, et que nous n’en faisons pas d’ailleurs un moindre cas. Enfin, je veux louer aussi le style de M. Becque, celui qu’il s’est lentement et, je crois, laborieusement forgé ; sa manière sobre, ou même un peu dure, mais nette ; point de tirades, ni de phrases, mais quelque chose d’extrêmement simple, dont il est tout à fait regrettable que la simplicité même échappe à un public encore beaucoup plus « romantique » et beaucoup moins « naturaliste » qu’il ne croit l’être lui-même. « Qu’est-ce qu’une pièce en trois actes où il n’y a pas une sentence, pas une tirade, pas une pensée générale, où chaque interlocuteur parle comme il doit parler, et ne dit que ce qu’il doit dire ? Cette espèce de mérite ne peut être appréciée que par des gens d’un goût délicat ; pour le vulgaire c’est le plus grand de tous les défauts. » Cette espèce de mérite, que Geoffroy louait ainsi dans Le Sage, est précisément celle du style de M. Becque.

Ce n’est certes pas là peu de chose, et si nous avons partagé la froideur du public pour la Parisienne, nous n’en reconnaissons donc pas moins la valeur singulière et très réelle de l’œuvre. Aussi ne nous plaindrons-nous pas que la Comédie-Française ait emprunté la pièce de M. Becque au répertoire de la Renaissance. Pour plusieurs raisons, il était bon que l’épreuve en fût faite, et M. Becque n’en sort pas diminué. C’est ce qui le distingue avantageusement… de qui dirai-je, pour ne déplaire à personne ? mettons de Fagan, de Dancourt, de Poinsinet, de Boursault, et généralement de toutes ces contrefaçons de classiques, dont le zèle littéraire de MM. nos comédiens nous assassine depuis quelques années.