Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/814

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semblait surgir seul, sans précurseur ni successeur immédiat. Il s’agissait enfin, — du moins pour les Italiens en lutte pour leur indépendance et leur unité, — d’accaparer au profit de leurs partis respectifs le poète devenu national et dont presque toute l’œuvre roulait autour de l’éternel problème politico-religieux. C’était donc à des travaux d’ensemble surtout que devaient se livrer les hommes de cette première renaissance historique : et les travaux d’ensemble n’ont pas manqué. En France, Fauriel et Ozanam, le premier avec une génialité entraînante, le second avec la profonde érudition et la haute poésie qui animent sa critique ; en Allemagne, Wegele, Kopisch et Carl Witte, celui-ci pourtant plus spécial et s’intéressant davantage aux détails ; — en Italie, Pelli, Troya, Balbo, Missirini, Arrivabene et bien d’autres, ont publié nombre de biographies ou d’études partielles dans lesquelles, avec une belle confiance en la sagacité de leur propre critique et en la bonne foi et l’authenticité des biographes, commentateurs et chroniqueurs qui leur servaient de sources, ils tendaient à nous donner de Dante et de son temps une idée très complète, sinon très exacte. Grâce à eux, nous avons vu se dresser devant nous la Florence si longtemps oubliée du XIIIe siècle, et cette république puissante et tourmentée, cette démocratie inquiète et toujours agitée, « comme un malade qui se retourne sur sa couche, » travaillée par d’incessantes querelles de partis, toute remplie de meurtres, de conspirations et de proscriptions, et pourtant active d’une activité admirable, développant à, travers ses malaises ses riches industries, son commerce européen, ses arts : poésie avec Dante, Guido Cavalcanti, Cino da Pistoja et toute la pléiade des oubliés, peinture avec Cimabue et Giotto, musique avec Casella. Au milieu de cette ville, ainsi ressuscitée, on nous montrait la hautaine figure de l’Alighieri, soldat à Campaldino, prieur, quatorze fois ambassadeur en des momens tragiques, chef de parti, presque chef d’état, déployant dans la pratique de la politique les mêmes qualités d’esprit souverain que dans la poésie, réformateur dans tous les domaines, en littérature où il créait la langue vulgaire, comme en politique où il pressentait les temps nouveaux. La théorie de Witte, qui le premier imagina de chercher dans les Opere minore la clé de la Divine comédie, et l’explication de « Dante par Dante » que réclamait un peu plus turd J. -B. Giuliani, achevèrent de faire de lui un homme tout d’une pièce, un philosophe à système et un politique à principes pour le moins autant qu’un poète. Ce fut une figure impassible, immuable et austère se détachant sur un fond d’orage, quelque chose dont la Barque du Dante de Delacroix et certaines illustrations de Gustave Doré donnent une idée assez exacte.