Page:Revue des Deux Mondes - 1890 - tome 102.djvu/837

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ses condisciples. Le tableau devient si touchant et si romanesque, que l’histoire n’y suffit plus et que Balzac en fait une nouvelle, d’un singulier attrait d’évocation. — Est-il besoin de dire que tous ces détails, pour être possibles, n’en sont pas moins de la pure fiction ? Quant au voyage à Oxford, qu’un dantologue anglais, Barlow, défend avec passion, il semble entièrement légendaire et rentre en tout cas dans la catégorie des faits improbables.

Si Dante était encore à Paris en 1309, l’année du supplice des Templiers, — la haine directe, l’indignation éclatante avec laquelle il parla de Philippe le Bel, permettent de supposer qu’il vit de près cette tragédie, — les événemens ne tardèrent pas à le rappeler dans sa patrie ; l’empereur Henri VII, en effet, allait entrer en Italie.

Le début de cette expédition, dont les détails sont bien connus, fut salué par les gibelins abattus comme une aurore inattendue d’espoir et de triomphe. Cino da Pistoja entonna le cantique de Siméon, et Dante adressa aux princes d’Italie sa fameuse lettre Ecce nunc tempus : « Voici maintenant le temps favorable où surgissent les signes de consolation et de paix. Car un nouveau jour se lève, montrant l’aube qui déjà dessine les ténèbres de la longue calamité ; et déjà les brises de l’Orient reprennent de la vigueur ; le ciel rougeoie à l’horizon et fortifie avec une douce sérénité les désirs des peuples. — Nous aussi, nous verrons bientôt la joie attendue après avoir longtemps veillé dans la nuit du désert ; car le soleil de paix se lèvera, et la justice languissante comme une fleur de tournesol privée de soleil refleurira dès les premiers rayons… »

C’était le cri d’espérance de tous les gibelins qui s’échappait ainsi de la poitrine de Dante. Cette lettre devait être suivie de deux autres, non moins enflammées, et dont l’authenticité n’est pas contestée. L’une est adressée aux a très scélérats Florentins, » et l’on y reconnaît la plume ardente qui a tracé les invectives de la Comédie. Jamais la haine de parti n’a trouvé une pareille richesse d’images menaçantes jusqu’à l’effroi : « Vous verrez avec douleur, crie le proscrit à ses compatriotes, vos édifices… détruits et consumés par le feu. Vous verrez la plèbe furibonde se débattre, tantôt en partis contraires et tantôt pousser des clameurs horribles contre vous, ne sachant être à la fois affamée et timide. Et vous aurez la douleur de voir vos temples dépouillés, fréquentés par les femmes, et vos enfans effrayés et inconsciens expiant les crimes de leurs pères. Ah ! si mon esprit prophétique ne se trompe pas, vous verrez avec larmes la ville consumée dans ses longs deuils tomber à la fin entre des mains étrangères, tandis que le peu d’entre vous