Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/12

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée


Cette terre, abondamment fécondée par le Nil, fut aussi une riche proie qui éveilla toutes les convoitises. Sa position géographique et la fertilité de son sol valurent à l’Egypte de prodigieuses destinées et des revers nombreux ; elle conserva toutefois son autonomie, dont l’origine se perd dans les ténèbres de l’antiquité. Remontez jusqu’aux premiers âges, revenez aux époques les plus récentes, vous retrouverez l’Egypte reprenant constamment sa place sous les civilisations les plus diverses. Elle a connu toutes les servitudes, subi toutes les dominations, des dynasties de toute race : nationales, comme les Pharaons ; étrangères, comme les rois pasteurs, les Éthiopiens, les Perses, les Grecs, les Arabes, les mamelucks, les Ottomans. Les plus grands capitaines y ont laissé les traces de leur passage : Alexandre y a bâti Alexandrie ; César y a poursuivi Pompée et y a connu Cléopâtre ; Napoléon y a gagné la bataille des Pyramides. Des couches successives de conquérans s’y sont, en quelque sorte, superposées ; ethnologiquement, sa population actuelle semble procéder de ces diverses origines [1]. Mais si de puissans États l’ont envahie, s’ils l’ont annexée à leurs possessions, elle a toujours reconquis, sous une forme quelconque, le gouvernement d’elle-même. La Phénicie, l’empire des Perses, et tous les royaumes qui ont jeté un si vif éclat en Asie-Mineure ont disparu, comme les républiques grecques et l’empire romain ; l’Egypte a changé vingt fois de maître sans jamais perdre son existence propre. C’est ainsi que de siècle en siècle elle a tenté toutes les ambitions, et que la question d’Egypte, souvent posée et aussi souvent résolue, s’est posée de nouveau chaque fois que la toute-puissance s’est déplacée soit en Asie, soit en Europe.

Nous n’avons nullement l’intention de nous égarer dans l’infini labyrinthe de ces vicissitudes historiques. Mais l’Egypte nous offre aujourd’hui le spectacle d’une de ces évolutions qui ont si souvent décidé de son sort, et cette crise nouvelle nous attire d’autant plus qu’elle soulève une grave question de politique contemporaine. Depuis un demi-siècle, l’Egypte est entrée, comme un élément important, dans les calculs et les préoccupations de la diplomatie ; en 1840, la paix de l’Europe en a été menacée ; depuis lors, des intérêts de premier ordre, des compétitions regrettables sont survenus et ont compromis la bonne harmonie entre les puissances. Nous voudrions étudier cette situation complexe et délicate, qui est, à juste titre, l’objet des méditations des hommes d’État et passionne vivement les esprits. La

  1. Une fraction peu nombreuse aujourd’hui, celle des Coptes restés chrétiens, semble, seule, descendre des anciens Égyptiens ; on en retrouve le type sur tous les monumens et il diffère sensiblement de celui de la masse des habitans.