Page:Revue des Deux Mondes - 1891 - tome 108.djvu/198

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Ses livres se lisent et se relisent ; ils se réimpriment à des intervalles de plus en plus rapprochés ; ils pénètrent peu à peu dans la conscience de la jeunesse, dans l’âme du pays. On a pu écrire, non sans justesse, que l’Angleterre était « instruite, dirigée, gouvernée par ses clergymen. » Peut-être est-il réservé à John Morley de laïciser la pensée anglaise.

Et nous, que lui demanderons-nous ?

Évidemment ses leçons ne conviennent pas à tous. Nous sommes divisés. Les uns croient marcher vers un avenir purement scientifique et pensent avoir laissé derrière eux le christianisme, décroissant et amoindri, comme un express voit fuir et s’effacer dans la brume les tours et les clochers de la ville qu’il a quittée. D’autres sont persuadés, au contraire, que l’Évangile, c’est à la fois la vérité et la liberté, que Jésus-Christ résoudra la question sociale comme il l’a déjà résolue deux fois ; que la Révolution française eût été une nouvelle floraison du christianisme, si Bossuet et le clergé du XVIIe siècle n’avaient commis la fatale erreur de solidariser le trône et l’autel ; que le devoir et l’œuvre de la génération présente est de détruire cette erreur et de briser cette solidarité, de défaire et de refaire la Révolution, en remplaçant la Déclaration des droits de l’homme par le Sermon sur la montagne.

Aux premiers, M. Morley peut servir de maître ; aux seconds, on peut le conseiller comme exemple. Exemple de quoi ? De cette harmonie entre les règles et les actes qui est tout l’honnête homme. Il a fait voir non l’immutabilité des programmes politiques, qui est une sottise, mais la fidélité aux principes philosophiques, qui est une vertu. En lui, le politicien n’a pas encore donné un seul démenti à l’historien et au critique. Des cimes où il est monté d’abord, il gardera toujours un rayon qui illuminera ses discours et ses livres. Il reste le type du penseur armé, du stoïcien militant, qu’aucune tristesse ne dégoûte d’agir, qu’aucun mécompte ne décourage du bien. Arrivé à « la ligne de partage » des idées, à ce point culminant de la route humaine d’où l’on voit les deux versans de la vie, il ne sent ni les effervescences agressives de la jeunesse ni les morbides attendrissemens du déclin. L’heure de l’apaisement n’est pas loin. Au début de sa carrière, on l’a vu s’approprier ce mot belliqueux du texte saint : « Je n’apporte point la paix, mais le glaive. » Il y a peu de temps, il laissait tomber une tout autre parole, une parole de confiance, de sérénité et de force, qui fait la leçon à toutes nos impatiences, à toutes nos intolérances, et par laquelle j’aime à finir : « Truth is quiet, la vérité est calme ! »


AUGUSTIN FILON.